72724947

Pêcheurs d’hommes : titre certes courant, mais toujours énigmatique. Nous pouvons commencer par relire le roman bien oublié de Maxence Van der MeerschAu loin, parfois, comme un gratte-ciel aux innombrables fenêtres, une énorme bâtisse carrée, très haute, restait tout éclairée, tout illuminée au milieu des ténèbres : filature, peignage, tissage où travaillaient les équipes de nuit. Tout le reste était sombre. (Pêcheurs d’hommes, 1940.)

RBX_MED_CAN_D87

A la suite d’un éclairant échange amical, poussons plus loin pour dissiper les ombres. Il est étrange que la coïncidence d’une homonymie française superpose dans la “pêche” le juteux fruit venu de Perse et la substantielle ressource alimentaire offerte à l’homme par les milieux aquatiques ; il est encore plus curieux que l’Evangile montre les pêcheurs comme des… pécheurs (c’est-à-dire “trébucheurs”) envoyés de la mer de Galilée repêcher d’autres pécheurs… et les empêcher de s’enfermer dans la mort comme dans le péché.

detail_1_red

Précisément, Matthieu (5, 19) et Marc (1, 17) désignent les quatre premiers apôtres comme les “habitués des amers”, qu’il s’agisse de l’âcreté ou des balises marines ; si, paradoxalement, ces pêcheurs d’eau douce sont définis en grec par la houle et le sel du grand large associés dans le radical du terme “halieutique”, Luc choisit (5, 10) pour ces pêcheurs d’hommes un titre encore plus révélateur : “attrape-vivants”.

6a00e54ef3448288330128772076b8970c-500wi

Tout se passe donc comme si ces modestes membres d’entreprises artisanales et familiales étaient tirés de leur monde habituel non seulement pour entrer dans un milieu d’abord hostile,  mais encore pour plonger leurs semblables dans un vigoureux bain de transformations.

peinture_2009_06_13_Pecheurs_d_hommes_600_pix_L_

Les paradoxes d’ailleurs se succèdent dans l’Evangile : le sel indispensable est sécrété par la terre plus que par la mer, et le porteur de la Bonne Nouvelle en est le dépositaire au même titre que de la lumière pour le monde, notamment d’après Matthieu (5, 13-16).

media-277922-2

C’est donc un séisme qui s’empare des apôtres, et dont la violence n’a d’égale que sa douceur : à la fin du quatrième Evangile (21), Jean présente l’apparition à ces pêcheurs épuisés, affamés, d’un inconnu qui attend la pêche affectueusement promise par lui tout en préparant pour eux sur la grève braises, poissons et pain…

8380

Cette multiplication ne préfigure-t-elle pas les signes christiques de reconnaissance qui semèrent l’annonce et la garantie du salut dans les premiers temps du christianisme, comme le poisson dont le nom grec est un acronyme composé par les attributs du Christ, dans un Empire sapé par ce souffle pourtant  fraternel ?

petit barage,ill,robertsau,hiver

D’ailleurs, que les ondes d’eau douce et marine soient liées au plus intime de l’être humain, les Grecs le savaient déjà, par leurs créations théâtrales aux développements chorégraphiques et nautiques sous bien des formes, ou par le dieu de la poussée végétale autant qu’artistique appelé Bacchus et Dionysos : la sève semble soulever et saler comme la mer toute vie dans l’univers,  prouvant la parenté indo-européenne du sel et du saut (en latin, sal et saltus), de la houle et du bourgeonnement (en grec, thalassa et thallos) . Nous pouvons aussi nous tourner vers les fleuves porteurs de vie plus que de mort, de ponts plus que de naufrages : l’appellation du Rhin n’est pas trop éloignée du rythme. De plus, avant de devenir Pour-la-Route-la-Ville, Strasbourg semble avoir porté le nom d’Aar-sur-Rondins, car ArGentoRatum apprivoisa les cours d’eau par des assemblages de troncs en radeaux ou pilotis… Le Rhin devint même mystique, voilà juste sept cents ans.

P1010470

Certains de ses passeurs spirituels sont des femmes, comme Hildegarde de Bingen.

P1010459

Ainsi la sève circule pour relier les hommes aux autres comme à l’essentiel dans un perpétuel mouvement d’harmonisation dansante, qu’elle soit culturelle ou politique. Saint Patrick n’a-t-il pas sillonné l’Europe pour porter en tout sens la Bonne Nouvelle, en faire goûter la saveur, l’implanter de rive en rive, l’ancrer sur chaque rivage ?

69275028

Un grand penseur et savant propose en ce sens une synthèse audacieuse autant que lumineuse :

Historiquement, à partir de l’Homme-Jésus, un phylum de pensée religieuse est apparu dans la masse humaine, phylum dont la présence n’a pas cessé d’influer, de plus en plus largement et profondément, sur les développements de la Noosphère. Nulle part, en dehors de ce remarquable courant de conscience, l’idée de Dieu et le geste de l’adoration n’ont pris pareille clarté, pareille richesse, pareille cohérence et pareille souplesse. Et tout ceci soutenu,nourri, par la conviction de répondre à une inspiration, à une révélation venue d’en haut. Pierre Teilhard de Chardin, L’Activation de l’énergie, 1963.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *