Le couvent des Dominicains de Strasbourg a traversé l’histoire autrement que ses frères alsaciens, situés à Colmar et Guebwiller. Il abritait la bibliothèque de Strasbourg quand le bombardement de 1870 eut raison de lui : l’original de l’Hortus Deliciarum (mentionné ci-dessus dans l’article du 20 janvier 2012 intitulé “Manegold de Lautenbach, témoin de la liberté”) brûla, mais la dalle funéraire de Jean Tauler subsista. De nos jours, elle se trouve toujours au même emplacement, dans l’actuelle église protestante du Temple Neuf, mais le couvent des Dominicains s’est reconstruit en 1927, plus près de l’université que du centre-ville.

Ce réformateur dominicain, emblématique de la mystique rhénane, né en 1300 à Strasbourg et mort en 1361 au même endroit, suscita “les Amis de Dieu” ; son œuvre fut notamment étudiée par Soeur Suzanne Eck dans un monastère dominicain d’abord installé près de Colmar à Logelbach, puis transplanté dans la vallée d’Orbey. Elève de Maître Eckhart, Tauler mit en lumière à son tour, à travers le sermon 79 traduit de l’allemand et présenté par Sœur Suzanne dans l’Initiation à Jean Tauler (Cerf, 1994), la relation établie entre le fidèle et Dieu : “Si l’esprit se plonge pleinement et se fond, avec ce qu’il y a de plus intime, dans le plus intime de Dieu, il y sera recréé et renouvelé, et l’esprit est d’autant plus inondé et [innervé] par l’esprit de Dieu qu’il a suivi plus régulièrement et plus purement ce chemin […]. Dieu se répand alors en lui, comme le soleil de la nature répand sa lumière dans l’air.” Or il nous arrive d’entendre, au moment de leur première communion, des enfants dire  merci à Dieu pour la vie donnée et partagée, implorer son pardon pour avoir fait souffrir le Christ, et lui demander (s’il Te plaît) de les empêcher de le laisser tomber, comme s’ils expérimentaient spontanément, fussent-ils originaires du bout du monde, la mystique rhénane dans la clarté rayonnante et dans la transparente confiance  de leur cœur !

Précisément, cette spiritualité enrichie par l’humanisme dont un foyer capital se situe, avec les trésors de sa Bibliothèque Humaniste, en Centre-Alsace à Sélestat inspire depuis de nombreuses années les activités strasbourgeoises du frère dominicain Rémy Vallejo, alliant expositions, conférences, concerts et créations théâtrales dans le cadre du “Rhin mystique”.

Après notamment Hildegarde de Bingen et Erasme qui firent ces dernières années retentir leur voix, c’est au tour d’un florilège de méditations et d’essais, jalonnant les siècles du premier de notre ère à celui des Lumières, d’entrer en fougueux dialogue sur la scène, au fil de la dialectique et de l’humour, du plaisir verbal et de la jubilation cérébrale, des trouvailles inventées par le groupe Just Act et par la Compagnie THEAT’REIS. C’était le cas hier soir au terme d’une tournée régionale qu’il est prévu d’étendre à la saison prochaine : le PréO d’Oberhausbergen, non loin de Strasbourg, fut transfiguré par les mises au jour et en jeu lors du spectacle intitulé “Et nunc erudimini”, citation abrégée de la Vulgate (vers 10 du psaume 2 s’adressant aux rois et juges de la terre) qu’on pourrait rendre ainsi : “Et, maintenant, (vous) affinez votre être”, cette forme verbale latine valant aussi bien pour un impératif pluriel que pour un indicatif – qui rendrait les grands de ce monde et les autres plus optimistes !

Il était donc temps que l’Alsace, terre de communications et d’érudition, d’histoire et d’art, de culture et de foi, qui vit ou fit naître l’imprimerie et l’Union européenne, fasse revivre et frémir, circuler et vibrer, les flots de ce Rhin mystique, poétique, toujours en activité créatrice et fédératrice.

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