1924

A mots couverts, tout paraît dit par les traits de l’enfant qui lit : une lumière monte du livre. Elle raconte ce qui desserre les tendres doigts en allégeant de la moue le poids. Même la muraille, au-delà des cheveux qu’une auréole émeut, d’un secret tressaille, pleurant que ce destin ne dure qu’un matin. De l’auteur, du lecteur, du portraitiste, reste parmi nous le sillage ardent d’un vaste geste… Tous trois se sont réunis dans un invisible nid : quelle aile y frétille, quel miel y fourmille ?

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Cette possible silhouette d’élève portant ses tablettes gallo-romaines, même décapitée par le temps, semble tenir le plus important : les pugillares, bois couvert de cire que son stylet va creuser pour écrire. L’enfant peint ci-dessus mourra du choléra ; la tête disparue de l’antique statue laissa de son côté place à la même aura : celle de la culture immortelle ou de la lecture éternelle ? Il faut dire que ce mot s’enracine en un terreau des plus utiles, des plus fertiles, et qu’il pousse sur l’arbre infini par lequel des peuples sont unis pour exprimer autant leurs trésors de pensée que la merveille de la parole échangée : car il s’agit toujours à la fois du choix libre et d’une claire voix !

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Mais comment garder en vie l’arbre aux fragiles rameaux irrigués par le génie humain et par les vaisseaux des innombrables rencontres où l’improbable se montre ? Sur le hêtre, les Européens du nord appuyèrent leurs runes et leur essor. [En allemand, au hêtre (Buche) se rapporte le livre (Buch), comme en anglais le nom du même arbre (beech) a produit book.] D’ailleurs, ces termes entrent en résonance avec l’oreille française – en connivence ! [ Qu’on songe aux analogies sonores qu’offrent le bouquin  et… l’être, ou livre  et libre ! Le latin lui-même emploie d’abord pour le livre  un terme désignant la partie vivante de l’écorce.] Bien plus, dans notre langue originelle le hêtre marque un seuil de fraternelle sédentarisation : son nom, par les sources enfouies de l’étymologie, résonne en effet tel le don du bien-vivre-ensemble sans que plus jamais tremble la table ou la maison…

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Même si nous quittons le domaine des langues indo-européennes, ailleurs cette loi s’impose de soi : le mot devenu si courant de bible sort d’un long voyage à peine visible : aux rivages phéniciens de Byblos, l’arbre égyptien papyrus a confié sa métamorphose ; voici que de légers caractères s’y posent et qu’ils prennent le vent, le large, la mer, pour dissoudre les malentendus amers. Tel est le miracle de l’alphabet : ses lignes peuvent finalement être pour nous le signe qu’Europe enlevée accoucha d’un monde digne de rachat, pour peu qu’y circulent idées, véhicules et projets de la paix.

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Papyrus recyclés en parole qui crée, hêtres convertis en écritures sacrées, les uns et les autres font accepter des mues capables de déconcerter davantage encore : c’est ainsi qu’un vendeur de livres peut très bien devenir bon chauffeur de transports en commun à travers votre ville, qu’il saura rendre plus humaine et plus civile. Car le livre délivre : il relie et fait vivre.

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