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Un “gros animal” comme celui qui, au livre VI de la République de Platon, amène l’homme à “définir ses facteurs de plaisir comme bons, ses causes de chagrin comme mauvaises” (493 c, traduction proposée par Théâme) semble avec ses cornes tomber du haut du ciel, d’après Victor Hugo dans La Fin de Satan, ou encore d’après Milton et Dante. Pris dans la querelle des Investitures qui lui a fait concevoir la notion de contrat social, Manegold de Lautenbach – à la fois plus près et plus loin de nous – l’a suggéré dès le XIe siècle dans une envolée latine qui reste en suspens au chapitre 30 de son Livre à Gebhard, chapitre déjà traduit pour la Revue de la BNU :

“D’où vient donc que le grand Lucifer qui jaillissait de bon matin[1], qui est le premier chemin suivi par les mains divines[2], que n’ont pas dépassé les cèdres dans le paradis de Dieu, dont les sapins n’ont pas égalé la cime, avec les frondaisons duquel les platanes n’ont pas rivalisé, à la beauté duquel toutes les essences du paradis restent inférieures, dont l’éclat scintilla dans les feuillages touffus et denses[3], qui fut le sceau de l’absolue ressemblance, plein de goût pour l’essentiel et parfait relais pour la splendeur de Dieu parmi les délices de Son paradis, dont toute pierre précieuse tissa le manteau, dont l’or fut l’instrument sonnant de splendeur[4] – d’où vient, dis-je, que ce personnage, largement préféré à tous les chœurs d’en haut de par de célestes ornements remarquables, fut renversé de toute la profondeur du ciel[5], si personne, comme le proclame le délire bachique de ces individus, ne doit se voir, quelle que soit l’immensité de ses méfaits, coupé d’une dignité une fois accordée ?”



[1] Is 14, 12 : c’est le roi de Babylone que vise le prophète. Noter que l’imparfait duratif décrit, conformément à la Vulgate, l’être supérieur déchu qui traverse tous les mythes familiers aux peuples contemporains et voisins d’Isaïe.

[2] Jb 40, 14 ou 19 : il s’agit de Béhémoth, figure des forces hostiles que Dieu maîtrise autant que la Sagesse ici parodiée, sans doute pour dénoncer Satan ou l’esprit impur dont la possession est récurrente en ce chapitre de Manegold.

[3] Ez 31, 8-9 : Manegold insère avec aisance et fidélité ces versets visant la puissance de l’Egypte.

[4] Ez 28, 12-13 : le maître des maîtres modernes suit pas à pas la Vulgate en adaptant la prophétie contre le prince de Tyr à son propre combat. La dernière phrase de ce chapitre y reliera d’ailleurs le suivant, qui développera la condamnation des conspirateurs.

[5] Lc 10, 18.

A cette créature parfois cornue, mais toujours ambiguë et enfin déchue, de la tradition judéo-chrétienne peut se superposer la monture ambivalente et violente par laquelle fut arrachée d’Orient, jusqu’aux crêtes de la Crète, la jeune Europe : elle vint en criant, craignant, mais cette embarcation elle aussi cornue développa ses propres dons phéniciens, diffusant des sciences inconnues par mille irrésistibles moyens. Il faut que l’esprit apprivoise, en semant la paix grâce à l’alphabet, les forces du corps trop sournoises…

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A la même époque, l’esclavage égyptien, au-delà de cette île et loin des rouleaux bleus, dans le Croissant fertile représentait un monstre exploitant les Hébreux.

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Miraculé, Moïse a fait avec le Feu, plus divin que sacré, corps et cause commune.

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Or voici que, sur les flancs du Sinaï, avec les tables de la Loi deux rails entaillaient son front de sillons profonds comme un croissant de lune : on aurait dit des cornes de taureau (Ex 34, 29 dans la  Vulgate)… De droite à gauche lisons les signes ; déjà d’Europe dansent les lignes : le peuple libéré fait avec son sauveur corps à son tour afin de chasser toute peur.

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Mais la Terre Promise est un lointain home où la douleur nourrit toujours d’autres psaumes contre les maux, les animaux, vers la miséricorde qui sait tirer les cordes en exauçant nos pauvres chants : “Sauve-moi des léonines gueules ; et puis des cornes, quand une seule étrangement sert à déchirer, viens délivrer mon humilité !” (Traduction du latin proposée par Théâme ; le texte présente l’image de la licorne pour ce verset 22 du psaume 22(21) adapté de la Septante.) Dès lors il faut sans cesse, avec force et tendresse, répéter cet appel fraternel de Claudel, de la souffrance à l’autre rive : “Délivrance aux âmes captives!” Mais, si le peuple n’est plus un “gros animal”, s’il signe avec son guide un pacte envers le mal, alors son tronc se relève et la sève jaillissante du salut le retient sur le talus… Il peut même deviner la silhouette qui le réveille et l’éclat qui fouette son désespoir : puisqu’il suffit de questions amies pour que la Parole prenne vie, quand vient le soir à travers les prairies, vers une bergerie il trouve un chemin plus sûr qu’un matin. Les guides de la foule hébraïque et les gardiens de la République rejoindraient-ils le bon Pasteur entre les mains du Créateur  ?

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Quoi qu’il en soit, voici l’arôme animant déjà le Royaume ; le psaume suivant conduit droit devant : “Sur le seul puits qui reconstruit, le Seigneur m’élève, redressant les rêves de mon âme par les sentiers que parcourt la justice. La nuit sort des cachots sourds quand Tu m’éclaires l’itinéraire, me réconfortant de Ta prévenance : en présence du Seigneur, je passerai la longueur de mes jours et de mon temps” (Adaptation du psaume 23(22) proposée par Théâme à partir du même texte latin que le psaume précédent). Puisse donc “le gros animal” disparaître et notre liberté pleinement renaître !

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