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Tous les peuples ont tenté de détecter dans l’organisme humain le siège ou le principe, le point focal ou l’organe central qui entretiendrait et maintiendrait la vie dans cet être, qui serait la clé de son existence vertébrée par l’intelligence. Intestins et foie ont donc cédé la place au cœur dans nos tâtonnements anatomiques ou magiques, dans nos investigations anthropologiques ou poétiques. Bien plus, l’alliance grecque d’Eros et Psyché qu’évoquait le précédent billet et qui associait, sous l’inspiration d’Apulée ou de La Fontaine, de Paul Verlaine ou de Paul Valéry, désir et souffle à travers la durée, a pour voisin – dans l’autre langue mère de nos langues européennes qu’est le latin – le couple marqué lui aussi par la circulation de l’air, mais formé cette fois par Animus et Anima. Or un autre Paul l’incarna, comme un prolongement des amours de Cupidon et de Psyché, pour inviter d’une manière imagée à l’exploration d’une fascinante poésie  : celle d’Arthur Rimbaud dans les Illuminations. Parmi ses Positions et propositions, Paul Claudel exprime dès 1925 sa dette envers les lignes de Rimbaud qui, d’après ses Contacts et Circonstances de 1940, lui donnèrent “l’impression vivante et presque physique du surnaturel” : voici, avec des alinéas pour que le lecteur reprenne haleine, la

Parabole d’Animus et d’Anima. 

Tout ne va pas bien dans le ménage d’Animus et d’Anima, l’esprit et l’âme. Le temps est loin, la lune de miel a été bientôt finie,  pendant laquelle Anima avait le temps de parler tout à son aise et Animus l’écoutait avec ravissement. Après tout, n’est-ce pas Anima qui a apporté la dot et qui fait vivre le ménage ?

Mais Animus ne s’est pas laissé longtemps réduire à cette position subalterne et bientôt il a révélé sa véritable nature, vaniteuse, pédantesque et tyrannique. Anima est une ignorante et une sotte, elle n’a jamais été à l’école, tandis qu’Animus sait un tas de choses, il a lu un tas de choses dans les livres, il s’est appris à parler avec un petit caillou dans la bouche, et maintenant, quand il parle, il parle si bien que tous ses amis disent qu’on ne peut parler mieux qu’il ne parle. On n’en finirait pas de l’écouter. Maintenant Anima n’a plus le droit de dire un mot, il lui ôte comme on dit les mots de la bouche, il sait mieux qu’elle ce qu’elle veut dire et au moyen de ses théories et réminiscences il roule tout ça, il arrange ça si bien que la pauvre simple n’y reconnaît plus rien.

Animus n’est pas fidèle, mais cela ne l’empêche pas d’être jaloux, car dans le fond il sait bien que c’est Anima qui a toute la fortune, lui est un gueux et ne vit que de ce qu’elle lui donne. Aussi il ne cesse de l’exploiter et de la tourmenter pour lui tirer des sous, il la pince pour la faire crier, il combine des farces, il invente des choses pour lui faire de la peine et pour voir ce qu’elle dira, et le soir il raconte tout cela au café à ses amis. Pendant ce temps, elle reste en silence à la maison à faire la cuisine et à nettoyer tout comme elle peut après ces réunions littéraires qui empestent la vomissure et le tabac. Du reste c’est exceptionnel ; dans le fond Animus est un bourgeois, il a des habitudes régulières, il aime qu’on lui serve toujours les mêmes plats.

Mais il vient d’arriver quelque chose de drôle. Un jour qu’Animus rentrait à l’improviste, ou peut-être qu’il sommeillait après dîner, ou peut-être qu’il était absorbé dans son travail, il a entendu Anima qui chantait toute seule, derrière la porte fermée : une curieuse chanson, quelque chose qu’il ne connaissait pas, pas moyen de trouver les notes ou les paroles ou la clef ; une étrange et merveilleuse chanson. Depuis, il a essayé sournoisement de la lui faire répéter, mais Anima fait celle qui ne comprend pas. Il va dehors, il cause bruyamment avec ses amis, il siffle, il touche du luth, il scie du bois, il chante des refrains idiots. Peu à peu Anima se rassure, elle regarde, elle écoute, elle respire, elle se croit seule, et sans bruit elle va ouvrir la porte à son amant divin. Mais Animus, comme on dit, a les yeux derrière la tête.

Etrange personnification du familier dialogue contradictoire qui pétrit la personne : dans la démarche féminine de l’intuition, cette vue portée au plus juste, au plus droit, dont le processus masculin de l’entendement semble avoir autant besoin qu’horreur, quel est cet amant qui suscite le saut de l’ange et du chant, sinon la présence “sensible au cœur” chère à Blaise Pascal puisque “on ne voit bien qu’avec le cœur”, comme le savent Antoine de Saint-Exupéry et le renard/regard du Petit Prince ?

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On ne peut s’empêcher, dans le sillage de cette parabole, d’apercevoir en action d’autres énigmes fondatrices. Où donc est l’âme de l’esprit qui le fait toucher toujours plus loin, plus vrai ? Les voltiges sur bovin qui traversent en d’improbables chorégraphies le bassin méditerranéen sans vertige, du Levant à l’Occident et de la protohistoire crétoise aux arènes d’aujourd’hui, en concluant le pacte de la tête et de la bête – parfois, précisément, sous le nom du “saut de l’ange”, posent la même question. Dans la perspective de l’aventure humaine, Blaise Pascal cité ci-dessus définit l’univers comme “une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part” (Pensées, fg. 72) : cette sphère surprenante et parfaite entraîne-t-elle les créatures dans un gracieux élan liant  au cerveau le corps, ou bien dans une quête effrénée, aveugle et tremblante ?

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En fait, la terreur que la mer inspire à l’homme peut laisser place à un symbole moteur : dans un estuaire – dont la racine latine souligne l’énorme bouillonnement – le mascaret n’est-il pas d’une part la manducation de la masse fluviale par l’âcre marée, telle une lame tranchant l’espace, telle une effroyable course bovine sur le fil du roulis salé, d’autre part la suggestion d’un raz de marée comme celui qui au milieu du deuxième millénaire avant Jésus-Christ bouleversa de fond en comble, autour d’un épicentre encore une fois crétois, les rivages de Notre Mer  future ?

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En tout cas, les phénomènes sismiques et les techniques humaines semblent s’être alors conjugués pour faire surgir encore un autre couple, celui que son innombrable postérité lointaine appelle l’enlèvement d’Europe : il  a surgi sans doute non loin du fleuve Litani (appelé en grec les Lions), entre Sour (Tyr) et Saïda (Sidon), sur la terre phénicienne où venaient d’éclore la navigation hauturière et l’écriture par les plus simples caractères, toutes deux placées sous le signe du taureau, aleph. Il fait donc bien d’EurOpe la porte-parole et le porte-flambeau de l’intuitive Anima pour diffuser sa Large-Vue subtile…

Par conséquent, non seulement Minos et la Crète minoenne naquirent d’Europe et de ce divin taureau débordant de connotations tant culturelles que naturelles, mais ainsi mûrit également l’Europe de proche en proche – mais ainsi levèrent, avec ses pousses de civilisation, ses germes de liberté solidaire.

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Un mascaret méditerranéen et très ancien serait-il donc le dernier et premier mot de ces galopantes évolutions, tour à tour hésitantes et dansantes, pour ainsi dire leur déclencheur ? Justement, le chœur désigne d’abord, au centre d’un espace, un lieu réservé – tel un hortus conclusus – aux rythmes chantants du théâtre antique, puis à l’action de grâce chrétienne qu’est l’eucharistie. Or drame grec et Bonne Nouvelle évangélique puisent leur source dans cette contrée longeant la côte orientale de Notre Mer. Dès lors, quel cœur bat et répond dans l’enchanteur chœur humain trop souvent désaccordé ?

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Signalons deux solutions découvertes en cette saison parcourue d’une forte violence estivale (au-delà du bouillonnement d’une étymologie suggérée déjà ci-dessus pour estuaire), en cette fête de la Transfiguration. Il s’agit d’abord d’une mystérieuse fresque du XIVe siècle, restaurée au XIXe et nécessitant des soins aussi urgents qu’exigeants, dans l’église Saint-Pierre le Jeune, maintenant protestante, de Strasbourg : elle représente la marche des peuples d’Europe vers la Croix. Bien au-delà des croisades, c’est une orientation fraternelle plus qu’officielle, animée par l’Amour et Psyché plus que par le rictus d’Animus, par l’Esprit de miséricorde plus que par le goût de la zizanie.

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A cette piste une deuxième paraît faire écho. C’est une scène à la fois grandiose et touchante du même Paul Claudel, au centre – voire au pivot – de son cosmique Soulier de satin : le diplomate la campa d’emblée dans la Prague du XVIIe siècle au milieu des guerres, pour que la fécondité de la musique enfin pût apporter à l’Europe, au monde, la paix comme à mi-voix, dans l’impressionnante église baroque Saint-Nicolas de la Mala Strana dont Mozart toucha les orgues et les oreilles.  Attendant son premier enfant, DONA MUSIQUE s’est blottie sous les frissons de la trêve nocturne, dans la ronde des grands saints dont s’approchent les emphatiques ombres monumentales, pour prier ainsi, en versets d’ample respiration et d’espérance claire, le Nœud de nos âmes et de nos amours, le tout-puissant Cœur de nos chœurs errants :

Quand on ne peut faire un pas sans trouver de toutes parts des barrières et des coupures, quand on ne peut plus se servir de la parole que pour se disputer, alors pourquoi ne pas s’apercevoir qu’à travers le chaos il y a une mer invisible à notre disposition ?

Celui qui ne sait plus parler, qu’il chante !

Il suffit qu’une petite âme ait la simplicité de commencer et voici que toutes sans exception se mettent à l’écouter et répondent, elles sont d’accord.

Par-dessus les frontières nous établirons cette république enchantée où les âmes se rendent visite sur ces nacelles qu’une seule larme suffit à lester.

Ce n’est pas nous qui faisons la musique, elle est là, rien n’y échappe, il n’y a qu’à s’adapter, il n’y a qu’à nous y enfoncer jusque par-dessus les oreilles.

Plutôt que de nous opposer aux choses il n’y a qu’à nous embarquer adroitement sur leur mouvement bienheureux !

 

 

 

 

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