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Une scène de “Mr Smith au sénat“, https://media.senscritique.com/media/000012152080/1200/Mr_Smith_au_Senat.jpg

“Harmonie”, disaient les corrompus corrupteurs au début du film noir et blanc de F. Capra sorti en 1939…

Mais ensuite l’hymne de saint Paul à l’amour résonna de toutes ses couleurs vivifiantes dans l’héroïque discours de Mr Smith, au moment même où Jacques Maritain s’exilait aux Etats-Unis et y publiait La Pensée de saint Paul. On sait la guerre mondiale, puis la guerre froide, qui étendirent de proche en loin leurs ravages de mort, leurs serres de gel. Aujourd’hui, voilà vingt-sept ans jour pour jour, tombait le Mur de Berlin : c’est aujourd’hui, et c’est demain, si nous résistons sans murmure, avec le courage de l’harmonie, à la tentation des murs.

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Le mur de Berlin en juin 1989, cliché Théâme.

Alors, pour ne pas nous laisser bâillonner par le désespoir, pour ne pas nous laisser boire la tasse de l’Atlantique, pour nous tenir la tête au-dessus des murs passés comme à venir, la parole de Tocqueville appelle plus que jamais l’Eur-OPE à sortir du cauchemar par ses Clairs-REGARDS, en alimentant et en levant le flambeau de la liberté, avec cette vision remontant à la première moitié du XIXe siècle et placée à la fin de son essai De la démocratie en Amérique :

“Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours, à la mollesse de leurs mœurs, à l’étendue de leurs lumières, à la pureté de leur religion, à la douceur de leur morale, à leurs habitudes laborieuses et rangées, à la retenue qu’ils conservent presque tous dans le vice comme dans la vertu, je ne crains pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs.

Je pense donc que l’espèce d’oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde ; nos contemporains n’en sauraient trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tenter de la définir, puisque je ne peux la nommer.

Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche, mais ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur, mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages ; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu [à] chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.”

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Apparition à Philadelphie (=”Amour fraternel”) de “la Liberté éclairant le monde“, http://www.statue-de-la-liberte.com/images/Histoire/Bras-de-la-statue-de-la-liberte-1876-Philadephie.jpg

Au moment où l’on croit entrer dans l’hiver, où se termine à Strasbourg la version IN du cinquième Forum Mondial de la Démocratie, où l’Europe va fêter une fois encore l’armistice de la première Guerre mondiale ainsi que saint Martin – le guerrier devenu charité, cette œuvre géante sortie de la tête et des mains de l’Alsacien Bartholdi, offerte par le peuple français pour le centième anniversaire de la Déclaration d’Indépendance, montre une femme bien plus jeune que le Nouveau Monde : la liberté “muette” et pourtant “chérie” comme la chante Claude Nougaro. À nous offrir un exutoire pour notre dégoût de l’histoire, à guérir des hauts-le-cœur, à nous redire sans bruit “haut les cœurs”, cette statue paraît certes impudique, mais reste indémodable. Elle semble provocante, mais c’est pour provoquer notre sursaut et se donner ainsi la seule forme qui la délivre de sa dérive suicidaire : la liberté solidaire.

2 Replies to “Le cauchemar et le flambeau.

    1. Bien que je ne connaisse guère James Salter, je crois que dans ce cas l’on peut aussi donner à manger à qui voudrait bien se mettre quelque chose sous la dent…

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