Crèche de l’église Saint-Antoine de Mulhouse-Bourtzwiller.

Est-ce que nous nous souvenons quand nous voyons tant de santons qu’un jour, sous le radieux signe sacré d’Assise, Antoine et la crèche trouvèrent leur assise ?… Bal des couleurs, des visiteurs, sous les arcs emboîtés en plein-cintre, animés par des lumières peintres, par d’humbles cœurs d’enfants devenus artisans ! Mais quel rideau s’entrebâille au fond du chœur qui tressaille entre mur et tréteaux, entre mer et bateau ?

A l’arrière des crèches assemblées dans le choeur de Saint-Antoine à Bourtzwiller…

Tandis que tout autour de nous le monde sanglote, meurt de soif, se noie et gronde, le pied de nos sapins fait un écart très fin pour pouvoir battre en brèche les dures traditions et leurs obligations : regardez cette crèche creuser la sèche et rêche matière… Déjà l’ange sort, donner le signal de l’accord et des cantiques enfin pratiques.

Une des crèches originales exposées à l’église Saint-François de Mulhouse.

En Inde, les sapins sont des palétuviers, certes sans racines, mais comme émerveillés par des ailes danseuses en terre malchanceuse.

Grand Planeur au Bengale du Sud, photo de la “Chronique Bengalie” 231 de Gaston Dayanand.

Gaston Dayanand, frère infirmier du Prado – qui a choisi comme nouveau nom “Dayanand” sans doute pour se placer sous le patronage de “celui qui soutient le monde” -, vit depuis près d’un demi-siècle en Inde où il écrit, mais surtout soutient les populations confrontées à une misère croissante. Il cite dans sa Chronique Bengalie n° 231 – envoyée la veille de cet Avent et transmise par Anne Miguet, familière désormais aux lecteurs de Théâme – le poète bengali Rabindranath Tagore qui, il y a juste cent ans, a reçu le prix Nobel de littérature :

« Quitte tes chants, hymnes et rosaires : qui crois-tu adorer dans les recoins obscurs de ton temple aux portes closes ?

Ouvre tes yeux et regarde : ton Dieu n’est pas avec toi.

Il est là où les laboureurs labourent la terre aride, là où les cantonniers cassent les pierres.

Il est sous le soleil ardent et la pluie battante, et dans les habits ravaudés et couverts de poussière.

Enlève ton saint costume, et sors dans la glèbe sale et boueuse ;

Crains-tu donc que tes vêtements soient souillés ou en lambeaux ?

Le salut ? Quel salut voudrais-tu trouver, lorsque ton Maître lui-même, plein d’allégresse, a pris sur lui les chaînes de la créature et s’est lié à nous pour toujours ?

Laisse là tes méditations, laisse tomber tes fleurs et tes encens. Rencontre ton Seigneur là où il est, et travaille avec lui à la sueur de ton front. » (Gitanjali XI, traduction personnelle)

Chobi Mazumdar, souriante jusqu’à sa mort à 83 ans : photo de la “Chronique Bengalie” 231.

Dès lors en de lointaines contrées, face à la joyeuse lutte intense et solidaire pour la survie, le Prado semble retrouver un sens originel à travers l’ICOD créé en 2001 par le même Gaston Dayanand : cette fraternité spirituelle n’est-elle pas née en 1860 dans une ancienne salle de bal lyonnaise appelée “Le Prado” ? Ainsi la danse fédère et régénère, d’un bond par-dessus limites et différences, jusqu’à la passagère transfiguration, jusqu’à la définitive libération, des populations malmenées indignement, et menacées.

Danse à l’ICOD, photo illustrant la “Chronique Bengalie” 231 de Gaston Dayanand.

Mais… il ne reste que la vie, qui est toute joie, spontanéité et dynamisme. Il n’y a plus que l’homme, l’Homme primitif primordial. Et sons. Et rythmes. Les Ancêtres eux aussi sont avec nous. Les Esprits eux aussi dansent avec nous. La tribu tout entière danse, la tribu ‘est’. Les tam-tams battent inlassablement, se répondent, diminuent, s’amplifient et s’enfoncent dans la nuit… qui ne peut plus exister sans eux. Les adivassis ont enfin renoué avec leurs origines de la fin des temps… Ils sont arrivés, comme ceux des îles Andaman, autour de 75 000 ans avant notre ère. Ils sont les premiers habitants du continent. D’où leur nom tiré du sanskrit : ‘adi’= premier ; ’wasi’ = habitants.  Ils le savent et en sont fiers. Et les Oraons se surnomment ‘les Hommes’ ; et les Santals s’appellent ‘les Hommes’ ; tout comme mes amis gitans de France qui s’appellent ‘Manouches’, en sanskrit et bengali ’Manush’ = les Hommes ! Il y a 5 000 ans, ils exécutaient déjà ces danses. Il y a deux mille ans, lorsque les envahisseurs aryens les ont chassés de leurs forets vierges vers les montagnes, ils les dansaient encore. Quand, il y a 150 ans, les Anglais et Bengalis envahisseurs les ont encore repoussés et ont volé leurs terres, ils se sont installés dans les derniers lopins, que j’ai visités un à un dans ce village. Et ils ont pu les garder quand même, car des missionnaires belges de grande valeur ont obligé les Anglais à les enregistrer à leurs noms. Et un bon nombre est devenu chrétien. Et aujourd’hui c’est toujours le même folklore, danse de chasse et de cueillette, danse d’amour et danse de mort, toujours proches des ultimes bosquets sacrés, habitat des Ancêtres. Mais, à l’aube, lorsque les tambours se tairont et que la bière de riz les aura écrasés, il faudra faire face à la réalité que plus de 90 millions d’entre eux repartis en 770 tribus avaient oubliée : celle de la faim endémique, des injustices criantes et de l’exil dans les villes. À ICOD, nous en avons quelques-uns, surtout des filles tirées de l’horreur de l’esclavage des briqueteries, Oraons et Santals.  Une prépare son université. Mais quel avenir pour eux tous dans un monde qui exclut les vaincus ?

Comment avanceront-ils vers leur avenir ? Et sur quel pied danserons-nous Noël annoncé par l’inquiète agitation de ce nouvel Avent ? Si vous souhaitez en tout cas entrer dans une ronde empêchant la lourde écume de nos coutumes de tourner en rond – ou vinaigre – ici et là, voici le code… d’ICOD : https://indianproject.ch/part_icod/

Au foyer MALALA, Gaston Dayanand soutenu à son tour : photo de sa “Chronique Bengalie” 231.

One Reply to “Le bal et la crèche.”

  1. Il est juste et bon à l’approche de l’Emmanuel de relier nos naïves crèches et leurs santons colorés (grâce auxquels Jésus peut-être parle encore à l’oreille de nos enfants, mettant de la paille dans la mangeoire de leur coeur pour y accueillir un sauveur), à ces très autres vies que les nôtres et pour lesquelles ce Sauveur sans doute vient en priorité. Merci à Théâme pour cette place faite dans son accueillante auberge à Gaston devenu pauvre parmi les pauvres et frère du Prado. Ecoutons ces nouvelles du pays où les sapins sont des palétuviers. Et où l’on danse pour se souvenir des ancêtres autant que pour oublier la faim. Pourtant cette danse est en nous aussi très ancienne. Pour allumer dans nos coeurs la lumière de l’arche et de l’alliance que renouvellera le Fils de David, lui qui vient transformer tous nos deuils en une danse, ne convient-il pas justement comme fit le juvénile David de donner à la joie les ailes de la danse ? Qui entend encore celui qui, dans les lieux les plus perdus du monde, joue de la flûte (ou du luth ou de l’harmonica) et invite à une danse tous les hommes, qu’ils soient santals, manouches… ou futurs retraités d’une France en colère ? Que le gospel nous traverse et nous fasse swinger, et redire avec nos corps et nos âmes : “As around the sun the earth knows she is revolving…. As rosebuds know to bloom in early may…. As hate knows LOVE is the cure….I’LL BE LOVING YOU ALLWAYS”.

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