Vignoble du Florival.

Le printemps commençant paraît semer des dialogues qui répètent l’appel rogue : LAZAPE, ΔEYPO, EΞΩ (en grec : “deuro”-ici, “exô”-dehors, juste deux adverbes de lieu), soit “LAZARE, SORS de votre mort”, a dit le Christ en faisant face au deuil de l’ami quand l’espace, livide et vide tout à coup, pleurait orphelin des liens doux.

L’ami Lazare revient à la vie dans une Bible du Florival et du XVIIIe siècle.

La bouleversante cantate de Schubert Lazarus, die Feier der Auferstehung / Lazare, célébration de la Résurrection est elle aussi restée inachevée, comme confiée à nos frêles travées…

Le plus extraordinaire semble donc résider en un dialogue de l’âme et de l’art qui peut rendre la vie aux organismes les plus menacés. A Erstein, cité du sucre et de la psychiatrie, le musée Würth accueille dans ses salles vastes et claires l’éclosion artistique d’un petit pays d’Afrique noire, la Namibie.

Musée Würth d’Erstein, récupération namibienne.

De même, dans la profonde obscurité de son auditorium, un concert caritatif a ce dimanche eu lieu pour les victimes de maladies psychiatriques et pour leur entourage.

Jean-Pierre Bohn improvisant sur un Steinway au musée Würth, au profit de l’UNAFAM.

La lecture poétique révéla des accords qui surent en susciter et porter beaucoup d’autres. Baudelaire s’apitoyait certes sur un tableau de Delacroix montrant Le Tasse interné à Ferrare dans ce qui préfigurait au XVIe siècle l’hôpital psychiatrique :

Le poète au cachot, débraillé, maladif,
Roulant un manuscrit sous son pied convulsif,
Mesure d’un regard que la terreur enflamme
L’escalier de vertige où s’abîme son âme.

Les rires enivrants dont s’emplit la prison
Vers l’étrange et l’absurde invitent sa raison ;
Le Doute l’environne, et la Peur ridicule,
Hideuse et multiforme, autour de lui circule.

Ce génie enfermé dans un taudis malsain,
Ces grimaces, ces cris, ces spectres dont l’essaim
Tourbillonne, ameuté derrière son oreille,

Ce rêveur que l’horreur de son logis réveille,
Voilà bien ton emblème, Âme aux songes obscurs,
Que le Réel étouffe entre ses quatre murs !

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tasso,_Lamento_e_Trionfo#/media/File:DelacroixTasso.jpg

Mais quel contraste avec la rencontre dont fit réellement l’objet le talentueux et malheureux poète italien autrefois maître souverain de ses immenses pensées ! Sans le nommer, sans l’avoir compris, sans avoir même pris part à sa misère, Montaigne lui rendit une visite déconcertante et décevante relatée dans le livre II de ses Essais, au chapitre 12 consacré à la fameuse apologie de Raymond Sebond :

Comme des grandes amitiés naissent de grandes inimitiés, des santés vigoureuses les mortelles maladies ; ainsi des rares et vives agitations de nos âmes, les plus excellentes manies et plus détraquées : il n’y a qu’un demi-tour de cheville à passer de l’un à l’autre. Aux actions des hommes insensés, nous voyons combien proprement la folie convient avec les plus vigoureuses opérations de notre âme. Qui ne sait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie avec les gaillardes élévations d’un esprit libre et les effets d’une vertu suprême et extraordinaire ? Platon dit les mélancoliques plus disciplinables et excellents ; aussi n’en est-il point qui aient tant de propension à la folie. Infinis esprits se trouvent ruinés par leur propre force et souplesse. Quel saut vient de prendre, de sa propre agitation et allégresse, l’un des plus judicieux, ingénieux, et plus formés à l’air de celte antique et pure poésie, qu’autre poète italien ait de longtemps été ! N’a-t-il pas de quoi savoir gré à cette sienne vivacité meurtrière ? à cette clarté qui l’a aveuglé ? à cette exacte et tendue appréhension de la raison, qui l’a mis sans raison ? à la curieuse et laborieuse quête des sciences, qui l’a conduit à la bêtise ? a cette rare aptitude aux exercices de l’âme, qui l’a rendu sans exercice et sans âme ? J’eus plus de dépit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux état, survivant à soi-même, méconnaissant et soi et ses ouvrages, lesquels, sans son su, et toutefois à sa vue, on a mis en lumière incorrigés et informes.

Et pourtant, alors que le tableau consacré par Delacroix à ce poète italien allait faire surgir le sonnet de Baudelaire, c’est le bref récit méditatif de Montaigne qui semble bien avoir donné forme à une œuvre mineure, mais rayonnante d’humanité.

https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/e/e6/Le_Tasse_en_prison_visit%C3%A9_par_Montaigne_-_Fleury_Richard.jpg

Ainsi l’Annonciation qui sera fêtée demain n’en finit pas de se produire par-delà notre raison trop raide, trop molle, trop folle, ni de nous remettre l’âme à l’endroit. Après avoir secouru l’ami Lazare dont le nom signifie précisément “Dieu aide”, ce début absolu du salut ne cesse de faire produire aux hommes et femmes nés pour l’essor qui tue la mort des prodiges d’improvisation, d’illustration, d’inspiration nouvelles, que seul l’amour rend sages et fraternelles.

Musée Würth d’Erstein, Ndassunje (Papa) SHIKONGENI : “Un monde sans âmes”, bois peint.

 

6 Replies to “LAZARE, SORS de notre mort !

  1. Merci Martine pour cette spontanéité avec laquelle vous apportez des “extensions et des prolongements” à notre récital poétique. Votre billet révèle des aspects auxquels je n’avais pas songé. Cela démontre bien la merveilleuse synchronicité qui existe entre les arts

  2. Quels beaux accents de Schubert, de Montaigne, de Baudelaire, de Delacroix comme une puissante invitation à quitter toutes nos prisons, les visibles et les invisibles car les mondes sans âme ont aussi leurs détenus. Il résonne fort ce LAZARE DEHORS: oui notre vraie vie est en sortie toujours vers un ailleurs qui échappe aux bandelettes, à tout ce qui cherche à nous ligoter. Quant à la folie quel vertige tant elle eut voisiner avec le génie : on pense à Camille Claudel, à Vincent Van Gogh, à Séraphine de Senlis, et à Kurt Gödel. Même Platon dans le Phèdre fait l’éloge du délire.. Et pourtant la frontière est ténue entre le délire dionysiaque qui prévaut à l’inspiration et le délire maladif qui conduit à l’internement. “Impose ta chance serre ton bonheur et va vers ton risque.” souffle René Char et le risque est ce basculement dans la folie. Seigneur protège les fous de nos enfants. Que les sept mains namibiennes écrivent leur cercle de conjuration. L’Afrique sait-elle mieux que nous apprivoiser la transe???

    1. Merci pour la lecture faite avec tant de passion et Merci à Jean-Pierre d’avoir su nous emporter dans la passion des sentiments des émotions éprouvés durant ces moments trop courts mais intenses, la connexion au coeur, à la source permet se résultat extraordinaire et Merci à tout ceux qui savent encore donner de leur temps sans compter pour leur prochain

      1. Avec vous, chère Madame, je remercie la synergie des créateurs et des lecteurs qui se mettent au service du prochain, du petit : pour aujourd’hui comme pour demain.

  3. Ainsi nos “nuages” connus et inconnus se croisent-ils et s’augmentent-ils l’un de l’autre. Je laisse Kazantzaki en commenter pour nous la belle nouvelle : “Ce n’est pas parce que deux nuages se croisent que l’étincelle jaillit, deux nuages se rencontrent pour que l’étincelle jaillisse.” Ainsi sommes-nous nuage et contemporains de ceux qui nous aiment. Alors toute écoute devient “écoute en dedans” de soi-même, des autres et de Dieu. Théâme doit être un théophore.

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