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Détail d’un diptyque de Piero della Francesca choisi pour “L’Arrière-pays” d’Yves Bonnefoy, aux éditions Gallimard dans la collection “Poésie”, blog.arbrealettres.com .

Allée du Printemps.

Telle est l’adresse du Parlement européen à Strasbourg. Rappelons au moment de nous remettre à l’heure d’hiver que l’ancrage parlementaire n’est pas seulement la longue histoire mouvementée de la démocratie, mais aussi la jeunesse incarnant le nom d’Europe, mais aussi l’aurore de la culture aussi précieuse que fragile en son berceau : le Proche-Orient.

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Un portail du Lieu d’Europe à Strasbourg : son grès s’ouvre et s’ouvrage en ruches, en rayons de miel, cliché Théâme.

L’Arrière-pays.

Or l’expression d’avant-pays trottait pour un brouillon de Théâme à travers les premiers brouillards d’automne et le Lieu d’Europe, qui semble aussi retiré qu’attirant dans ses feuillages en s’ouvrant sur le quartier strasbourgeois des institutions européennes : quittons donc nos arrière-pensées, sauf celles qui nous ramènent à nos racines afin que la sève de nouveau s’illumine.

Telle est l’aventure qui rayonne dans L’Arrière-pays d’Yves Bonnefoy : ce beau livre lancé par Skira parmi les Sentiers de la création, mais interdit à nos jeunes (in)fortunes, roman surréaliste ou spiritualiste, métamorphose l’amorphe en des roses de rythmes et d’art, de profond regard, où s’évanouit la rature, où s’épanouit la peinture, comme un autre accord traversant la mort : “il ne s’agit que de regarder et d’écouter avec force pour que l’absolu se déclare” (page 10).

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galaxidion.com

Dès lors, un mystérieux “voyageur” trouve dans une langue dite ancienne l'”algèbre de la parole en exil” (le latin, page 111), et soudain : “La terre est, le mot présence a un sens” (page 149), en “amont du réel” (dernière page). Repartons donc vers la cime qui l’anime…

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G. de Chirico, “Soleil sur chevalet”, www.quizz.biz .

En avant “comme un chant”.

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culturebox.francetvinfo.fr

Quelques semaines avant le touffu Royaume d’E. Carrère, au début de cet été, paraissait  un essai sous-titré “Roman” : l’ouvrage d’E. Carrère partage avec Comme un chant d’espérance de J. d’Ormesson, aussi bref, aussi fin, qu’accessible à nos faims, non l’élégante sobriété, mais la quête authentique, la vibrante musique et la paradoxale attribution au genre romanesque. Saluant “la marche triomphale vers la station debout, vers le chant, vers le rire, vers l’amour, vers l’homme et sa pensée, il y a quelques dizaines de milliers d’années à peine, un clin d’œil, un fétu de paille” (page 55), tandis que pour lui “nature et culture fourmillent de drôlerie” (page 64), Jean d’Ormesson attend fébrilement “un espèce de cohérence et quelque chose qui ressemble à l’espérance” : “comme un chant d’espérance” (page 105), il entend résonner soudain la longue suite formée en chacun par ses sources de joie divine, parmi lesquelles l’auteur cite Palmyre (page 105) et l’andante du Concerto 21 de Mozart (page 107) .

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Palmyre en Syrie, huberttabutiaux.wordpress.com .

Si donc “Dieu a fait sortir le monde du néant pour que l’homme puisse le créer” (page 108) et si “le vide est plein de Dieu” (page 119), éclate finalement “cette folle espérance : Dieu n’existe pas, mais il est.” (avant-dernière page, 120). Ce tour d’horizon, tour à tour pascalien et teilhardien, transmet une limpide énergie à notre esprit et notre cœur, comme pour leur élargir la vue, telle EurOpe née sur la même terre que l’orientale Palmyre – broyée par tant de catastrophes naturelles ou humaines, et telle la démocratie qui est l’héritière lointaine, mais véridique, d’Europe. L’unique “magie” n’est-elle pas, d’après le nouveau film de Woody Allen, de pouvoir soi-même, et de faire à d’autres, “savourer la vie” depuis l'”arrière-pays” de chacun ?

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Observatoire de Nice, jfconsigli.wordpress.com .

Contre les guerres qui prennent pour cible la liberté, la jeunesse peut seule se lever avec les forces qu’elle puise dans cette liberté. Mais il faut, pour espérer la résoudre, se poser d’abord la question qui sous-tendra le prochain Forum Mondial de la Démocratie à Strasbourg du 1er au 10 novembre 2014 : “La jeunesse peut-elle redynamiser la démocratie” ? Notre “avant-pays” est confié à toutes les générations et à leur synergie par-delà nos pays  : sans quoi, selon les mots que le ci-devant poilu Bernanos alignait dans l’exil au Brésil en 1939-1940 et qui porteraient en titre Les Enfants humiliés, nous ne formons plus que l’Arrière, population “sans jeunesse, privée de cette part essentielle, et qui lentement se fait à cette absence, au point de ne plus la sentir”…

 

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