Carte postale reçue en 2018 : cliché de Lê Quang Thien.

Certes, ces jours-ci, la nuit s’épaissit, s’élargit et s’allonge… Mais, pour voir poindre le jour sous l’ombre et son poids si lourd, il suffit que l’on plonge… L’aurore nous vient de loin, et son bien reste inaliénable, voire inaltérable, depuis l’Orient souffrant, souriant du plus profond de ses révoltes, portant ses sanglantes récoltes.

A Strasbourg, les travaux se reflètent dans le Petit Cabinet du Pont de Pierre : “Marching for our beloved”.

Alors l’opacité de nos vieilles cités laisse place à la transparence, aux pluies d’apparente violence. Mais quelle liberté perça la cécité de la jeune Cécile ? Sa joie claire et tranquille ne cesse de chanter…

Hong Kong n’est pas si loin de notre Petit Cabinet strasbourgeois.

Les distances levantines se font parfois cristallines au prix des cris. Laissons donc les bêtes relever nos têtes, partons sans kayak du côté des yacks, ces “drungs” qui nous montrent “dans le taureau l’âme du monde”, par “l’affût” qui est une “prière”… “En regardant l’animal, raconte Sylvain Tesson au retour d’une expédition magique, on faisait comme les mystiques : on saluait le souvenir primal.”

Sylvain Tesson : “La Panthère des neiges”. Photos de Vincent Munier.

“S’aimer, ajoute-t-il dans le silence de la quête, c’est rester immobile, l’un à côté de l’autre pendant des heures.”

Sylvain Tesson, “La Panthère des neiges“, Gallimard 2019.

Quand fuit l’apparition des panthères des neiges, jaillit encore en aurore une question qui fait que les ténèbres se désagrègent : “Quand elles fixent le lointain, se demandent les marcheurs-guetteurs, contemplent-elles le monde ?” Alors notre obscure souvenance affleure au souffle de l’espérance : notre surgissement continental répond et vibre à l’accord oriental, dans l’humble, infinie, harmonie amie.

Eur-Ope – qui Loin-Voit – tient en souriant la corne du taureau céleste sur une métope sicilienne du VIe s. avant Jésus-Christ : cliché d’A. Hiebel.

Sur nos vertiges, vers l’ouest et vers l’est, regards et paroles se croisent, dépassant la sécheresse des tests : qu’airs, déserts et mers se reboisent, de respect, de ce qui libère et qui désaltère, donc de paix… “L’affût, conclut Sylvain Tesson, commande de tenir son âme en haleine”.

LA CROIX du 20 novembre 2019. Il nous suffirait d’habiter enfin, ENCORE, le monde comme une cité nourrie d’AURORE.

2 Replies to “L’aurore encore.

  1. Il est juste et bon même à l’approche du solstice d’hiver de continuer à saluer nos plus tardives aurores. Il me semble que le chant “marching for our beloved” rejoint le gospel “oh when the saints go marching in” : ainsi de toute éternité les bien-aimés sont en connivence avec les saints. Qui d’autre que ces grands-frères du ciel et de la terre aimer aussi BIEN ??? Peut-être nos âmes-taureaux l’ont-elles su avant nous? Et la panthère des neiges de l’ami Tesson a-t-elle comme le loup blanc du conte montré patte blanche ? Combien de temps fallut-il la guetter? Et pour cela se fondre au paysage, y être le tout petit personnage invisible dans la distance ? Lenteur des affûts, lenteur de l’avenir. Que chacun trouve l’instant autotélique qui fasse en lui bulle d’ambre et d’éternité… Il y va de l’or de nos aurores dégagé du plomb des grisailles.

    1. A mon tour le plaisir du commentaire. Car, guidée par Anne une fois de plus, je viens de retrouver dans l’ouvrage de François Cheng “De l’Âme” le passage où il reçoit du vieux peintre chinois la révélation que “l’homme a été fait pour être… l’oeil ouvert et le coeur battant de l’univers vivant”. N’est-ce pas une bonne définition de l’âme ? L’homme n’est pas “autotranscendant” comme veut le faire croire l’ouvrage que viennent de publier Jean-François Bouthors et Jean-Luc Nancy sous le titre “Démocratie ! Hic et nunc”, pas plus qu’il n’est “autotélique” d’après l’article de Gabriel Combris dans une “Lettre Directe Santé”. Aucun de nous n’est la mesure de toutes choses proposée par Protagoras, Platon ou Léonard de Vinci… HIC ET NUNC, ici et maintenant, chacun est la perception finie de l’harmonie infinie : nous n’avons plus qu’à tenter de nous y ajuster, telle Donna Musique dans “Le Soulier de satin” de Paul Claudel pour entrer dans la danse des merveilles, mais d’abord dans le service fraternel qu’en même temps suscitent et limitent les misères humaines.

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