Entre mer et jardins, entre la thalassa grecque aussi bourgeonnante que bondissante et l’enclos florissant du paradis persan, là s’étend la langue de terre syro-libanaise, c’est-à-dire le rivage natal d’Europe appelée à donner corps, non seulement au Crépuscule qui brille au Couchant, mais surtout à la Vaste-Vue ouverte par les techniques nautiques et par l’art alphabétique qu’inventa son peuple, les Phéniciens renaissant, tel le Phénix, des guerres apparemment inextinguibles…

Au retour de cette région, Théâme lançait  le 9 mai 2004 la question que voici :

D’EUROPE à l’Europe, n’y a-t-il eu qu’un pas, ou qu’une lettre ?

Le fait est que nous avons au couchant vu la mer et les yeux d’enfants s’enflammer sur les sites phéniciens, que le saphir a laissé la place au rubis là où la jeune EUROPE disparut aux yeux des siens, au seuil de la nuit des temps. Ainsi son enfance et son regard s’embrasèrent pour le saut dans l’inconnu, quand elle fut enlevée par un taureau plus beau que tous ceux qu’elle avait élevés ou aperçus avec ses frères. Il incarnait la lumière dont EUROPE ne pouvait, pas plus que la future Athéna-Minerve, se passer : un certain soir de jeux et de tendresse, elle le suivit en faisant corps avec lui comme le croissant de lune se greffe au front du jour, en unissant au Levant le Couchant, faisant enfin naître sous son élan marin le matin permanent. Ce n’est pas une vision monstrueuse ou ridicule, mais c’est une force allègre où le dialogue circule.

Car elle emportait avec elle les immenses peuples ennemis réconciliés par le simple surgissement de son alphabet, les grands regards de pierre auxquels succéderaient les icônes; elle emmenait dans sa traîne souveraine l’éclat de la pourpre, du verre, de la musique et l’essor des premières voûtes, les délices des oasis et les promenades des nomades, l’Afrique ayant avec le dieu de la Mer préludé à sa naissance – bref, tant de mythes, de sites et de rites affluant vers son enlèvement, et même la croix, messagère d’un relèvement tout autre ! Ainsi l’Orient convergeait en elle pour son ultime épanouissement, pour un sublime accomplissement, pour un commencement perpétuel.

En effet, débarquant sur une crête méditerranéenne où d’abord elle cultiva, peupla et civilisa la Crète, EUROPE laissa derrière elle, malgré elle, avec ses parents éplorés des frères prêts à partir, explorer, à rencontrer toujours plus loin; lancés à sa recherche, dans l’énergie du désespoir ils semèrent  à leur tour, et pour tous les cœurs à venir, les graines des retrouvailles à célébrer ensemble, avec leur sœur invisible, mais désormais présente en profondeur, avec les réveils et les visages jusqu’à l’autre extrémité de la Méditerranée, avec les merveilles et les rivages, avec l’élevage et le courage, avec l’unité et l’hospitalité, avec les textes immémoriaux et les chatoyants tissages, avec le fin papier qui multiplie l’échange à l’infini, avec la dette mutuelle de la grâce et du merci. Car la Phénicienne aux grands yeux, à la figure large ou à la vaste vue – si l’on en croit les interprétations grecques de son nom, sans doute d’origine sémitique et suggérant l’obscurité qui l’attire et que du même coup elle déchire – fut non seulement adoptée d’emblée en Occident par les récits de son continent éponyme et futur, mais encore incarnée par l’essor culturel émanant déjà d’elle. Depuis, chaque fois qu’on approche le Proche-Orient, c’est l’aurore qui en riant de vous s’approche.

Sur le seuil de l’accueil, à la porte de notre maison commune, parmi les marqueteries de nacre et de bois, de pierres tour à tour sombres et mordorées, dont son pays natal garde le secret, EUROPE la fille de la faille syro-africaine et du Croissant fertile demeure en avant, telle une figure de proue  : que dans son sillage l’Europe, avec son regard qui sait resplendir, éclairer, délivrer, puis s’élargir, aille de l’avant, vers la lumière toujours première ! Car d’EUROPE à l’Europe il n’y a décidément qu’un pas, qu’une lettre, ou plutôt qu’une aile. Que l’Europe sourie et qu’ainsi elle marie aux sources orientales la course occidentale !

Il est grand temps que le nouveau Prix Nobel de la Paix s’engage pour enrayer les logiques de guerre, meurtrières des peuples qui conçurent aussi obscurément que sûrement l’Europe elle-même. Car c’est chez eux que se croisent et s’enrichissent, que s’écrivent et se multiplient, que se fixent et circulent, les langages : en vraie terre de langues, la langue de terre phénicienne créa, puis déploya, les signes capables de noter, relayer et relier les expressions humaines les plus étanches, les plus étrangères l’une à l’autre, d’est en ouest ou du nord au sud, du domaine sémitique et de la sphère indo-européenne ainsi brassés, entretissés étroitement. L’antique terme iranien désignant le paradis se glissa donc en hébreu comme en grec pour désigner le parc parfait, fraternel autant qu’éternel. Mais que de travail nous appelle et nous attend tous pour que nous sachions le labourer, le cultiver, pour que nous puissions le mériter ou plutôt l’habiter ensemble !

 

 

 

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