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L’usage du monde semble représenter la somme d’une désuète expérience mondaine. Mais la même expression sert aussi de titre à l’ouvrage de Nicolas Bouvier, paru en 1963 comme le récit d’un voyage clé : de fait, il ouvre durablement la porte d’une découverte à la fois libre, ascétique et partagée.

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Le même syntagme devient enseigne de librairie : aux dernières nouvelles, elle a disparu du paysage de Belle-Île, mais elle est apparue dans le 17e arrondissement de Paris et, en dépit ou à la faveur d’un léger changement d’adresse, dure en se développant, aussi réellement que virtuellement, dans un quartier strasbourgeois. L’Usage du monde a pignon sur la route d’Oberhausbergen.

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Précisément, le titre de Nicolas Bouvier L’Usage du monde est cité par l’ouvrage que son auteur est venu présenter récemment à la librairie portant ce nom : car Philippe Lutz dédicace en ce moment L’Amour de la marche, juste après avoir obtenu le Grand Prix du Livre Insulaire 2013 avec Îles grecques, mon amour.

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Bien que son prénom eût pu le prédisposer à l’amour des chevaux, ce professeur de lettres enseigne avec un sourire grave comment déchiffrer, outre les traces des phrases ou des trajets réalisés par d’autres, surtout les marques de ses propres pieds. Sans doute est-ce le propre de la prose que de progresser ainsi, non seulement page après page, mais pas à pas, pour suivre un père qui avait choisi de marcher français (page 29) et qui resta jusqu’au bout l’amoureux des sentiers – certes escarpés ou solitaires, mais si habités – grâce au compagnonnage paisible avec la nature (page 31).

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Dès lors se promener, c’est ouvrir la possibilité à l’inattendu, c’est même sans doute partir à sa recherche, dans cette attention rêveuse qui est presque un exercice d’ascèse (page 48). Ainsi, l’image s’offre et se présente, comme accordée à l’instant par l’éternité : le photographe Bernard Plossu dont les clichés jalonnent ce livre aime à dire que la marche est le rythme naturel de la curiosité (page 132).

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Et, si tout chemin est d’abord trace (page 140), c’est inéluctable, inévitable, incontournable : la marche donne à penser (page 187) ; mais elle permet avant tout de retrouver un territoire antérieur (page 207) et plus qu’un univers intérieur. On observe alors la victoire de la réalité sur la fiction, le jeu des emboîtements les plus révélateurs et libérateurs, l’action des endroits qui nous remettent à l’endroit : le monde extérieur fait toujours partie de la forêt foraine et troublante, mais nous appelle aussi au dialogue, à l’échange constructif, au forum où circulent autant les hommes que les idées, aussi bien les traditions que les inventions, donc toutes les quêtes de notre planète fors… le déshonneur. Dans notre for intérieur, mi-attentif, mi-rieur, l’humour nous fait humer la sève fraternelle : il nous met dans la main la gloire d’être humain, tirant des symétries bêtes des étincelles sur les chemins du lendemain !

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A la suite d’Hérodote, ce frère aîné des explorateurs passionnés, dans le sillage d’Europe l’enlevée qu’il évoqua si bien et qui releva le défi de l’exil en nous enracinant dans le mouvement, partons donc en enquête au cœur de l’histoire qui bat jusqu’en nos vies et sous nos villes ; allons voir, visitons, rendons visite aux sites qui habitent nos mémoires par-delà guerres et morts, aux jeunes gens dont l’élan reste figé dans le marbre depuis bien plus de deux millénaires, mais dont le chant respire au fond de nos poumons, pour que soit rendue au corps l’intégrité dans l’essor, pour que le regard chasse le retard comme l’adverbe vite signifie peut-être la vue et l’allure unies, pour qu’enfin à nos faims soit redonnée la randonnée par la vitesse et la tendresse ayant jailli du musical esprit amusé Valéry :

Nous marchons dans le temps

Et nos corps éclatants

Ont des pas ineffables

Qui marquent dans les fables…

On comprend que, même en Cantique des colonnes, de tels Charmes surent, par ironie du sort, subjuguer jusqu’aux Surréalistes !

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