terraferma-2011-22802-1969360507

Dans la mythologie, nous connaissons le personnage crétois de la belle Ariane dont le fil permit à l’Athénien Thésée d’échapper au labyrinthe de Cnossos comme au sang s’écoulant, sous ses mains, du Minotaure, Ariane que Thésée abandonna tragiquement sur la Cyclade Naxos, mais qui fut aimée par Dionysos-Bacchus et qui monta sur l’Olympe – telle une fusée – pour l’épouser…

Cette quête et cette rédemption rejoignent étrangement, dans la grande sphère des légendes humaines qui nous promènent, un mythe oriental, celui de la femme-oiseau : elle donne, au lieu de son fil de laine, sa propre chair pour sauver en secret, mais en toute efficacité, l’homme aimé qui l’a sauvée. La grue l’élève quand il fait croire qu’il a lui-même tissé la mystérieuse mousseline que s’arrachent ses clients pour tendre des voiles aussi aériennes que musiciennes ; mais la mystérieuse oiselle découverte s’échappe et s’élève, même déplumée, dans le ciel de l’égalité, de la liberté, de la pleine légèreté… Les médiathèques de Strasbourg ont offert ce conte cruel autant qu’enchanteur ce mois-ci aux “plus de quatre ans” : miracle de la toile bleue tendue en fond de scène, des rideaux tirés autour du carré magique, des coussins plats pour accueillir et réunir les tout-petits sur leurs esquifs quasi japonais, de la voix accordée à la harpe celtique, des pages qui s’égrènent comme des rivages, des nuages et des oiseaux en origami qui décollent dans la chaleur réelle et printanière. Tout s’est passé comme si, du haut d’une divine demeure, une Ariane était venue tendre à travers les espaces et les âges une voile de souffle et de révélation, sous l’action prodigieuse et généreuse appelée Dionysos ou Bacchus, donc sous un esprit de vie plus que de vin, pour nous mener ensemble, sur un chariot semblable aux barques de l’Antiquité, dans une roulotte de cirque et de criques, dans l’élan d’un voilier plus rapide qu’un coursier, dans les gambades d’un âtre toujours disponible, dans la joie nomade de la balade à parcourir ou de la ballade à danser, du théâtre qui oscille et chante entre envol et stabilité, demeure et mouvement, indépendance et permanence…

N’est-ce pas cette souplesse qu’incarne et que protège, contre vents et marées, Europe enlevée de Phénicie, donc d’Orient, sur un taureau qui sait porter les signes de l’alphabet, les textes à lire et dire, à louer et jouer, toujours plus loin sur la mer et la terre, pour changer en spectacle la nuit, en révélation l’écran, en une claire “europie” notre myopie congénitale, donc en une éblouissante vérité la caverne la plus suffocante ? Une Ariane de notre temps, vraie et vivante héritière de Jean Vilar, semble en tout cas renouer le fil fondamental, le filigrane qui porte le grain des essors et des liens culturels, en dirigeant à la Cartoucherie de Vincennes depuis des décennies le Théâtre du Soleil ; il transfigure son nom en un lieu de vie hospitalier parfois dès le matin, où l’on goûte repas et présences d’acteurs par des actes plus que par des entractes, où l’on touche l’aube du théâtre à l’Orient grec ou asiatique, l’aurore essentielle d’une vigilance actuelle, voire factuelle, dans les textes tout frais d’Hélène Cixous, dans une communauté plus amicale que dramatique, dans une exigence pétrie d’amour et d’espérance, courant des nouveaux Caravansérails de la misère au Fol Espoir de la lumière dans les remous de notre monde doux et fou, du génial vagabond Molière à la tendresse puissante des Ephémères, toujours au rythme de la danse venue du plus lointain Levant, toujours à la cadence des choeurs sacrés et vibrants d’Eschyle ou d’Euripide.

Ainsi, la tenture originelle de l’antique théâtre appelée skènè – sous l’action de masques plus souples que la toile servant de personae, c’est-à-dire de porte-voix et de cache-visage, aux hypokritai grecs qui modulaient la métaphore marine de l’humaine existence dans la houle de la foule sur les gradins – cette construction légère censée d’abord abriter les personnages de la pièce, qui flottait à ciel ouvert entre souffles et mer sur le coeur battant de la ville, continue par les créations et les tournées du Théâtre du Soleil de se soulever et de voyager comme une voile, en dévoilant nos horizons les plus profonds et nos plus proches parages de partages. Comme un ondoyant éventail oral, autour de sa clé scénique et chorale, toujours le théâtre aérien repart pour l’infini de rien, transformant les plus belliqueuses cartouches en mots et gestes accordés qui font mouche, le divertissement superficiel en fraternel avertissement, le lieu de l’arsenal en phare et en fanal, préférant l’aventure à toutes les couvertures et la subversion à toute subvention. Le théâtre, nous redit Ariane Mnouchkine dans le film L’Aventure du Théâtre du Soleil réalisé en 2009 par Catherine Vilpoux et ARTE, est là pour “redonner espoir en nos capacités humaines”.

Nul besoin non plus de la lourdeur attachée aux trois coups du brigadier ou au rideau de velours rouge, tel celui auquel travaille Antoine Helbert (agent002blog.wordpress.com) sur la première image, pour soulever un tant soit peu le voile de la caverne qui, malgré l’irruption de Socrate dans l’Athènes du Ve siècle, pèse sur nos yeux, nos esprits et nos démocraties, les bouchant à la vérité que définit l’absence de voile comme d’oubli : alèthéia. Il suffit des trois côtés noirs d’une scène, d’un plafond plus sombre que l’ébène, de quelques passionnés plus ou moins philosophes et interpellés en juges citoyens par L’Apologie de Socrate, pour que la Compagnie des Amis de Platon réalise au cours de sa tournée annuelle partie de Béziers, parfois à trois reprises le même jour dans la même ville, la merveille qui pulvérise mythes et mensonges, limites et songes, en de nouvelles forces juvéniles, qui brise la plus abjecte grotte en haleines qui s’extasient, rient et trient, en compréhension et détermination, qui métamorphose les obscurs abords d’un Tribunal en une lueur inaugurale et matinale, et les lointains dialogues platoniciens en un vibrant dialogue musicien. Merci à Marie-Ange Mathieu, à sa plume et à son équipe, de mettre à notre portée, simplement, la pensée de Platon et les bonds de Socrate qui semble n’avoir pris nulle peine d’écrire, pas plus que Jésus-Christ quatre siècles plus tard : depuis 1984, La Compagnie des Amis de Platon vient sans faute jusque dans nos villes nous rafraîchir, nous faire réfléchir, donc nous aider à rayonner –  dans le sillage d’Europe, d’origine levantine et Crétoise d’adoption, notre fondatrice ambulante et discrète – la lumière itinérante, non errante, mais tolérante, de notre intelligence, aussi pressée qu’oppressée, agile autant que dense ! Tout au bord de la mort, un Socrate trop maigre, mais qui n’est jamais aigre, nous montre un chemin bien long et serein, une sente vers l’entente, entre l’absurde condamnation et l’accès à la résurrection. La Méditerranée saura-t-elle tisser les liens de la vie, hisser la voile de la paix, changer son énergie en d’inouïes harmonies ?

La mer bave

des épaves :

pauvre et pieds nus, Socrate avance pas à pas.

TERRAFERMA… La voile est en quête de mât !

Qui libère

de leur destin

de misère

les clandestins ?

 

One Reply to “La voile d’Ariane.”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *