Château de La Brède, http://www.gironde-tourisme.fr/wp-content/uploads/2015/06/chateau-la-brede-1440×810.jpg

Montesquieu se préoccupa, puis voulut imprégner ses lecteurs, De l’esprit des lois, Tout gentilhomme qu’il fût, il le fit en paysan qui laboure avec méthode et bravoure. Car, écrivait-il dans ses Cahiers, “J’aime les paysans : ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers”. Or il était à craindre que l’envergure de son érudition ne compromette la rigueur de ses raisonnements. Mais c’est en artisan patient et dévoué qu’il le fit au château de La Brède ; mieux , c’est en artiste qu’il releva le défi cité en fin de préface, au seuil de l’Esprit des lois : “Et moi aussi, je suis peintre, ai-je dit avec le Corrège” – qui s’était déclaré l’émule de Raphaël.

Avant “l’honneur [qui] fait mouvoir toutes les parties ” d’une monarchie (III, 7) et la “crainte” sur laquelle repose tout despotisme (III, 9), le premier principe de gouvernement que Montesquieu définit dans cet ouvrage grandiose – articulé tout entier pour mettre en lumière comme en œuvre les connexions cosmiques et politiques – est  celui de la république où “le peuple en corps a la souveraine puissance” (II, 2) : “Il ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l’un, le bras toujours levé règlent ou contiennent tout. Mais dans un État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la VERTU.”

Sur ce panorama des régimes, la vertu ressort de la république… d’autant plus nettement qu’elle en est le ressort ! Montesquieu tomba presque aveugle à la fin de sa vie qui fut celle d’un grand lecteur. Mais il ne cessa de se rapprocher de la lumière diffusée par La République de Platon :  “Le soleil aux objets que nous voyons ne donne pas seulement, je crois que tu l’avoueras, la puissance d’être vus, mais aussi l’évolution, la croissance et la nourriture, sans être lui-même évolution.

[…] Et par voie de conséquence, non seulement ce que nous connaissons, tu peux l’avouer, tire du bien le fait d’être connu, mais de plus il bénéficie de sa part de l’existence et de l’essence, même si le bien n’est pas essence, mais réside encore plus haut que l’essence en honneur et puissance. (Platon, La République, 509, b : traduction du grec ancien proposée par Théâme.)

Sur un site placé sous le signe de l‘Ironie socratique, schéma de la caverne (La République,VII) : http://www.eironeia.eu/lemonde/TERMINALESS/IMGTERMINALESS/caverne1.jpg

Voilà donc la cité découvrant que la justice peut – et devrait – l’éclairer, la guider, dans la proportion harmonieuse comme dans le dynamique dialogue qui permet de s’élever ensemble au soleil du bien… Car, dans la langue grecque harmonie et vertu sont étymologiquement liées par la quête de la justesse.

Athènes, le Parthénon et le nouveau Musée de l’Acropole, http://www.parthenon-suisse.ch/sites/default/files/images/Nouveau_Musee/New_Musee.jpg

Remontons ainsi vers une source de la Grèce et de l’Europe, source nommée précisément “EUROPE”, du nom d’une jeune Phénicienne certes mythique, mais reflétant fidèlement l’histoire. Elle traversa la Méditerranée orientale malgré elle pour échouer en Crète, mais aussi pour diffuser les trésors expliquant et symbolisant son enlèvement, trésors qui continuent d’instaurer, de restaurer, l’essor de la civilisation même dans l’adversité : d’une part, la sûre monture de la navigation hauturière, d’autre part aleph, l’idéogramme stylisant le bœuf, évoquant l’imprononçable aleph sémitique et prenant la tête d’un alphabet limpide, évolutif, expansif… Avec ses fondements et ses apports, la figure d’EUROPE a donc énergiquement préparé, dès le deuxième millénaire avant Jésus-Christ, ce continent à la liberté solidaire qui exerce et qu’exercent les citoyens en démocratie. Même si la vertu est étymologiquement virile, la vertu d’Europe fut la source et la clef du bien commun, donc la promesse de républiques et de démocraties à venir, à unir…

Car “à plus d’un titre la mère de Minos, le tout premier Constituant de notre histoire, nous imprime à travers ses ambiguïtés mêmes une orientation nette qui nous fait traverser l’espace pour correspondre tant bien que mal, indirectement ou directement, les uns en faveur et en direction des autres.

Peut-être faudrait-il précisément pour cette raison appeler EUROPE comme le fit récemment une Suédoise de langue allemande, Birgitta SIGFRIDSON, « Urmutter », c’est-à-dire « Mère première »1. Le fait est que nous avons mystérieusement hérité de son nom. Or ce matronyme a sûrement, comme l’expliquait Denis DE ROUGEMONT2, sa source en langue sémitique : il signifie au Proche-Orient le Couchant (« erev »), plus exactement l’endroit où la vue se brouille. Inversement, le sens du nom sémitique de Cadmos, le frère d’EUROPE parti à sa recherche [jusqu’en Grèce] et futur fondateur de la lignée thébaine, correspond au Levant3. EUROPE unit donc dans sa descendance directe et indirecte l’Orient à l’Occident, invitant maternellement à chercher la clarté malgré le trouble, et l’invisible au fond du visible.

[Par un retournement dont l’Europe a depuis toujours le secret et le secours, « le Large-Regard » qui compte ensuite] parmi les étymologies grecques affectées au nom d’EUR-OPE nous concerne autant qu’il nous regarde au sens propre : il s’agit d’assumer le nom d’EUROPE comme étant le contraire de « myope », en voyant plus loin avec celle qui vient de plus loin encore et qui peut nous emmener bien plus loin.”

Ainsi, d’une ligne hydrodynamique en mesure de fendre la mer et d’un simple signe donnant le départ culturel est né, voilà trois mille ans,  le moteur européen. (Martine Hiebel, Démarrages sur image, Actes du colloque de l’Association Internationale d’Europe à l’Europe, Mythe et Symboles : Europe entre Orient et Occident – Du mythe à la géopolitique, pages 89-98, Lausanne, Éd. L’Âge d’homme, 2007.)

Notes sur ces extraits :

1  Birgitta SIGFRIDSON, revue PHILIA 2004/2, Wurtzbourg, p. 68.

2 Denis DE ROUGEMONT, Vingt-huit siècles d’Europe – La conscience européenne à travers les textes d’Hésiode à nos jours, Paris, Ed. Payot, 1961, pp. 30-32.

3 MARCHAND ENNERY, Dictionnaire de la bible hébraïque, Paris, Éd. Colbo-judaïca-poche, pp. 201 et 232.

Europe tient une corne du taureau dans la métope de Sélinonte en Sicile (début du VIe siècle avant Jésus-Christ”, cliché d’Augustin Hiebel.

Or durant le même âge du bronze s’éveillaient plusieurs régions du sous-continent européen, portées avec la même vigueur par l'”esprit d’aventure de la jeunesse” à des échanges toujours plus productifs, à des expéditions toujours plus audacieuses, d’après l’ouvrage de Barry Cunliffe sur Europe entre les océans, Yale, 2008. Pour le magazine Books (n° 4, avril 2009), Étienne Dobenesque en a traduit la recension signée Neal Ascherson et intitulée Aux sources de l’esprit européen. En voici quelques extraits, où Barry Cunliffe passe du creuset méditerranéen évoqué par “la célèbre phrase de Fernand Braudel sur la Méditerranée, qu’il applique à l’ensemble du continent et répète à maintes reprises : « La mer se trouve ainsi connaître, dès l’aube de sa protohistoire, ces déséquilibres, ces moteurs qui rythmeront sa vie entière » – à une sphère plus large où “la lumière ne vint pas toujours de l’Est” ; “« Pendant cette période [de 1300 à 800 av. J.-C., la fin de l’âge du bronze], quelque chose comme une culture paneuropéenne commence à apparaître », écrit-il” en synthétisant les conclusions de récentes découvertes archéologiques.

Et “Cunliffe revient à la fin du livre sur la conquête néolithique, en la prenant pour preuve d’un trait permanent de l’ethos européen. Au-delà des besoins d’approvisionnement et de la pression démographique, « il semble qu’il ait existé une dynamique sous-jacente plus profonde », écrit Cunliffe. « Peut-être apercevons-nous ici un véritable esprit pionnier – un désir de voir ce qu’il y a au-delà, attiré vers l’ouest, peut-être, par une fascination pour le soleil couchant. »”

Un cordistes des travaux en hauteur, http://www.alpinistes-du-batiment.fr/images/slider/bg4.jpg

Est-ce encore le tropisme d’Europe qui s’exerce ainsi, discrètement, irrésistiblement ? Toujours est-il que “la terrible invention du fer” entraîna la démesure (hubris, YBPIΣ) qui hanta les Grecs de l’Antiquité comme une catastrophe radicale et globale déclenchée par le manque de vertu : “La pression sociale en devenait intolérable. L’explosion de la consommation et le goût des élites pour les produits de luxe importés du monde grec se payaient au prix d’une augmentation vertigineuse de la production locale, extorquée à une population toujours plus nombreuse vivant sur des territoires toujours plus surpeuplés. Les dirigeants, pour accroître leur fortune, se tournèrent donc selon Cunliffe vers la chasse aux esclaves, qu’ils vendaient sur le marché méditerranéen.”

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Ce résumé des âges d’homme qui nous ont précédés rejoint sans peine notre propos initial. En effet, dans ses Cahiers 1716-1755 recueillis par Bernard Grasset en 1941, Montesquieu se montre moraliste autant que penseur politique : “Les grands seigneurs ont des plaisirs ; le peuple a de la joie”. Ne cherchons pas à devenir trop heureux au risque d’être trop peureux ! Le rêve d’humble démiurge, au sens du mot grec désignant l’artisan comme serviteur du peuple, que semble chérir Montesquieu serait au contraire de “convaincre les hommes du bonheur qu’ils ignorent, lors même qu’ils en jouissent”. De fait, nous rassure-t-il, la vertu peut se pratiquer modestement en vue du bien public : “Pour faire de grandes choses, il ne faut pas être un si grand génie : il ne faut pas être au-dessus des hommes ; il faut être avec eux”.

Autographe de Montesquieu : “Sur la nouvelle qui courut en 1738, que le roi allait ôter les appels comme d’abus au parlement, je dis : le roi ne peut pas faire tout ce qu’il peut” : https://www.unicaen.fr/services/puc/sources/Montesquieu/images/B330636101_1866_2_0197Detail.jpg

2 Replies to “La vertu : ressort de la république.

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