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J’ai toujours eu l’impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d’un bonheur royal. Ainsi se termine le texte daté de 1953, intitulé “La Mer au plus près (Journal de bord)”, sur lequel s’achève Noces d’Albert Camus.

La même lucidité qui tresse avec les dangers une improbable certitude et la parole souveraine habita celle dont Albert Camus publia l’œuvre posthume, dans la collection “Espoir” fondée par lui-même aux éditions Gallimard, Simone Weil. Par-delà leur mort également tragique, la vérité fut leur lien courageux et douloureux.

Il n’y a que la vérité qui blesse…

Que de fois nous nous nous sentons agressés par une révélation personnelle ou rabaissés par une prise de conscience collective, confirmant la justesse de ce proverbe ! Il faut pourtant se dépouiller de la royauté imaginaire du monde, écrivait Simone Weil dans le recueil d’aphorismes qui deviendrait La Pesanteur et la Grâce […]  Alors on a la vérité du monde. (Chapitre Détachement.)

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Simone Weil, www.filsdefrance.fr .

Et de la vérité naît la promesse.

Dans la langue grecque, la vérité (alèthéia) est littéralement la suppression du masque nous dérobant le monde, telle la caverne dont soudain la sourde obscurité se déchire dans la République de Platon chère à Simone Weil : La chair n’est pas ce qui nous éloigne de Dieu, elle est le voile que nous mettons devant nous pour faire écran entre Dieu et nous.

Il n’en est peut-être ainsi qu’à partir d’un certain point. L’image de la caverne semble l’indiquer. C’est d’abord le mouvement qui fait mal. Quand on arrive à l’orifice, c’est la lumière. Non seulement elle aveugle, mais elle blesse. Les yeux se révoltent contre elle. (Chapitre Illusions.)

On pourrait en cette fête de la Visitation retrouver l’irruption de la vérité dans le Prologue placé en tête de notes américaines et londoniennes : elles furent à la hâte rédigées par Simone Weil au terme de ses brûlants combats, et regroupées ensuite sous le titre La Connaissance surnaturelle.

Il entra dans ma chambre et dit : “Misérable qui ne comprends rien, qui ne sais rien. Viens avec moi et je t’enseignerai des choses dont tu ne te doutes pas.” Je le suivis. […]

Il me fit sortir et monter jusqu’à une mansarde d’où l’on voyait par la fenêtre ouverte toute la ville, quelques échafaudages de bois, le fleuve où l’on déchargeait des bateaux. Il me fit asseoir.

Nous étions seuls. Il parla. Parfois quelqu’un entrait, se mêlait à la conversation, puis partait.

Ce n’était plus l’hiver. Ce n’était pas encore le printemps. Les branches des arbres étaient nues, sans bourgeons, dans un air froid et plein de soleil.

La lumière montait, resplendissait, diminuait, puis les étoiles et la lune entraient par la fenêtre. Puis de nouveau l’aurore montait.

Parfois il se taisait, tirait d’un placard un pain, et nous le partagions. Ce pain avait vraiment le goût du pain. Je n’ai jamais retrouvé ce goût.

Il me versait et se versait du vin qui avait le goût du soleil et de la terre où était bâtie cette cité.  […]

Mais il me jeta dans l’escalier. Je le descendis sans savoir, le cœur comme en morceaux. Je marchai dans les rues. Puis je m’aperçus que je ne savais pas du tout où se trouvait cette maison.

Je n’ai jamais essayé de la retrouver. Je comprenais qu’il était venu me chercher par erreur. Ma place n’est pas dans cette mansarde. Elle est n’importe où, dans un cachot de prison, dans un de ces salons bourgeois pleins de bibelots et de peluche rouge, dans une salle d’attente de gare. N’importe où, mais non dans cette mansarde.

Je ne peux pas m’empêcher quelquefois, avec crainte et remords, de me répéter un peu de ce qu’il m’a dit. […]

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Le pont Saint-Michel, Paris, par Henri Matisse  vers 1900 : www.impressionism-art.org

Il n’y a que la vérité qui presse.

Certes éloignées, mais non détachées, des appels fraternels, des contradictoires articles de la presse, de nos folles foules qui vainement s’empressent, une vérité secrète, une profonde (ré)solution, se font jour lentement, entre la pesanteur et la grâce :

Il faut se déraciner […]

Prendre le sentiment d’être chez soi dans l’exil.

Être enraciné dans l’absence de lieu. (Chapitre Décréation.)

Il faut même surmonter sans tarder les peurs suprêmes. Ne traînons pas les pieds pour sortir de nos peines, ne mâchons pas nos mots pour dépasser nos haines ; lisons Simone. Elle, dans les horreurs de la guerre, savait ouvrir son cœur à la vérité qui raisonne comme au mystère qui rayonne, telle Eur-Ope élargissant son regard et nous imprimant de constants départs, suivant à travers l’espace noir l’espérance à la trace :

Aimer la vérité signifie supporter le vide, et par suite accepter la mort. La vérité est du côté de la mort. (Chapitre Accepter le vide.)

Alors cet âpre cheminement christique débouche sur un bouleversant chant de l’âme : quand elle explore l’impossible et qu’elle implore l’invisible, le long de son Chemin musical en quinze stations créé à l’occasion du festival de Saint-Denis, La Passion de Simone Weil nous entraîne dans son sillage sur les pas de Kaija Saariaho et d’Amin Maalouf :

Rien de ce qui existe n’est absolument digne d’amour.

Il faut donc aimer ce qui n’existe pas.

Mais cet objet d’amour qui n’existe pas n’est pas une fiction. Car nos fictions ne peuvent être plus dignes d’amour que nous-mêmes qui ne le sommes pas. (Chapitre Celui qu’il faut aimer est absent.)

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