Vous connaissez la fraîche pellicule appelée pruine et dont l’étymologie latine de gelée blanche autorise à généraliser l’usage au-delà de l’efflorescence propre aux prunes ou raisins… Car, comme déposée sur les fruits par la rosée de la nuit, elle semble tous les couvrir d’une  tenace bruine bienfaisante, qui leur offre d’abord transparence et puis succulence : il suffit pour cela peut-être qu’ils soient encore à l’arbre.

Or, à Marbach sur un flanc de colline vosgienne et de savoureux vignoble,  il ne reste que l’entrée, nommée simplement paradis ou savamment narthex  –  c’est-à-dire boîte, d’une vaste abbaye qui fut, dit-on, le pôle fort excentré de la renaissance éclose au XIe siècle et au XIIe en Francia comme dans le Saint Empire Romain Germanique.

 

 

Si un sort symétrique fut réservé à Murbach où cet homme d’étude, de parole et d’action reçut probablement, tout près de Lautenbach, ses premières leçons, à Murbach dont l’abbaye fut également détruite pour ne laisser en place qu’un splendide chœur, c’est à Marbach que disparut Manegold dont il est souvent question notamment chez Théâme ; c’est aussi là qu’apparut le Codex Guta-Sintram déjà cité comme l’œuvre conjointe d’une moniale conceptrice et d’un moine enlumineur… Le monastère double de Marbach, fondé par Burgard de Gueberschwihr et Manegold de Lautenbach à la fin du XIe siècle pour que la querelle des Investitures débouchât enfin sur d’efficaces réconciliations, continue de susciter vocations individuelles ou fraternelles, aussi créatives qu’évolutives, dans le sillage du Livre à Gebhard écrit en exil entre Lautenbach et Marbach, sans doute… en lointaine Bavière.

 

Ainsi, l’Association des Amis de Marbach met certes régulièrement sur pied visites, expositions, concerts qui redonnent vie au site en puisant son souffle, mais lance également des actions de longue haleine pour promouvoir le jaillissement culturel dont cette abbaye fut l’épicentre.

Ainsi renaissent les arbres et les fruits, les essences et les couleurs vives des pommiers que Manegold, en homme de terroir autant que de méditation, en génie de l’audacieuse obéissance et de l’équipe inventive, citait en premier dans ses pages adressées aux partisans comme aux ennemis de la réforme grégorienne :

Il n’existe pas de bon arbre qui produit des fruits mauvais, ni d’arbre mauvais produisant un bon fruit. Chaque arbre en effet à son fruit se reconnaît. Effectivement, sur les épines les gens ne cueillent pas de figues pas plus que sur la ronce ils ne vendangent  la grappe. Ces versets de Luc (6, 43-44) ouvrent le premier chapitre du Livre à Gebhard ; Manegold les commente en soulignant “la douceur et la saveur des bons fruits”.

Montez sur la colline de Marbach : l’efflorescence matinale d’un tel esprit, la quintessence de ses qualités, flottent encore autour de sa “boîte” précieuse, entre pommiers et ronces, comme si les traces insaisissables laissées chez ses élèves par Manegold “de bienheureuse mémoire”, enveloppaient les ruines de sa dernière fondation d’une pruine vivifiante : tant il est vrai que l’arbre de l’Evangile est solidement planté dans la beauté, le courage et la paix.

 

Au fond d’une vallée voisine, un chemin creux mène entre ville et vigne à des festins heureux placés sous le signe d’un autre grand Alsacien, Albert Schweitzer : “Dans la vie, disait-il en substance, nous surestimons souvent notre propre activité et oublions facilement ce que nous sommes devenus grâce aux autres”. Manegold le savait déjà : transmettons cette expérience de la reconnaissance par-delà durées ou distances, friches ou frimas, par de profondes racines portant fruits et seuils.

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