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Strasbourg, station de tram Parlement européen : rame décorée pour le millénaire de la cathédrale, cliché Théâme.

N. B. Théâme implore encore le pardon du visiteur : ce billet portant le n° III devrait en toute logique s’ouvrir après le n° II ! Car voici, au terme de la partie liminaire invitant à lire et construire l’histoire européenne au cœur de l’Europe, le début des temps modernes lancés par la cité strasbourgeoise.

UNE PENSEE DEMOCRATIQUE EN SON POINT FOCAL 

Géographie humaine autant que physique, histoire vécue depuis Drusus, tout portait la ville qui accueillit Rousseau comme Voltaire ou Goethe, qui fascina Victor Hugo par la suite, à recueillir la poussée millénaire incarnée par Europe et à la transmuer en une pensée fondatrice, comme le prouve l’Histoire de Strasbourg publiée par Benoît Jordan aux Editions Gisserot en 2006.

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Pilier des anges : musicien du jugement dernier, cathedrale-strasbourg-2015.fr . 

Dès 1792, une pancarte avait proclamé en regardant vers l’ouest sur le pont du Rhin : « Ici commence le pays de la liberté ». En 1803, un nouveau pont faisait encore davantage de Strasbourg l’« entrepôt de la France » ; les grandes figures comme Gutenberg  ou Kléber furent mises à l’honneur, et la ville continua sur sa lancée de négoce et de finance.

 Mais cette ville frontière allait par là même être « ville-martyre » pendant le siège aussi spectaculaire que tragique de 1870. Devenue capitale de Reichsland, elle se montra néanmoins « ville pionnière » en matière de droit, d’hygiène et d’urbanisme comme en témoigne notamment la fière Neustadt ou Ville Nouvelle. C’est alors que le Port autonome se créa hors de l’agglomération et que se constituèrent d’actives  « organisations sociales paroissiales ou diocésaines ». La prospère cité de l’empire allemand s’insérait aussi parmi les symboles de la France, comme pomme de discorde entre les deux nations.

 A la fin de la Grande Guerre, un « comité exécutif d’ouvriers et de soldats » se forma pour quelques jours en 1918 ; dès la libération, Strasbourg joua pleinement son rôle commercial, notamment dans la circulation des matières premières. Mais son bouillonnement culturel et créateur fut brutalement brisé par l’évacuation en 1939, et Strasbourg fut à nouveau plongé dans la guerre, plus exactement dans l’inhumanité que lui infligèrent la nazification, l’incorporation de force et les bombardements, jusqu’à la Libération du 23 novembre 1944 par le général Leclerc. Reconstruction et réconciliation débouchèrent en 1949 sur la signature d’un traité international créant à Strasbourg les premières institutions européennes.

 Comme le résume en sa conclusion Benoît Jordan, Strasbourg fait jouer et vivre la paix sur toutes ses faces : à la fois « ville-frontière », « ville-pont » par la constitution de l’Eurodistrict, « ville symbole » d’union, « ville de culture » et d’ouverture, la cité qui fut l’enjeu de tant de guerres se révèle enfin comme instrument de paix. Croisant deux langues en une seule culture, tissant des dizaines de peuples dans une vision toujours plus large et plus réfléchie, Strasbourg se montre autant le vivant joyau du passé que le vibrant noyau du futur, avec ses multiples facettes qui sont autant de longues-vues et d’accords en germe.

 Car, comme on vient de le voir, ce n’est pas un hasard si, dès la fin de la deuxième guerre mondiale et pour sceller une paix durable autant que vaste, le Conseil de l’Europe fut installé à Strasbourg (1949). D’autres institutions transnationales sont venues le compléter, dont la Cour européenne des droits de l’homme (1959) et le Parlement européen (1979). Issue de la poussée dynamique européenne, une pensée démocratique a trouvé son pôle de dialogue, son rôle d’innovation et de réalisation, dans la ville martyre des nationalismes : Strasbourg se révèle donc comme le site forgé par les épreuves, sculpté par les réconciliations, respirant l’espérance autant que l’audace, afin d’accueillir et de favoriser les harmonisations pour que la Communauté, puis l’Union, européennes gagnent en cohérence, en justice, et créent des liens de profonde émancipation. Réflexion, diffraction, expansion de la pensée et de l’action européennes, voilà ce qui fait les citoyens conscients et responsables de la liberté qui leur a été confiée : voilà ce qui lentement mue et remue Strasbourg en point focal des poussées immémoriales.

 Comme EUROPE enveloppée dans les brumes trois fois millénaires du mythe, nous avons toujours à traverser réellement les crépuscules les plus oppressants pour accéder ensemble à des vues plus larges et claires, à des perspectives prometteuses et porteuses. Europe, écrivions-nous précédemment dans Construire la République européenne, c’est « toute une histoire » qui nous est remise pour son – et pour notre – accomplissement, c’est « notre histoire » qui sous-tend vers l’aventure future notre présent. Car,

« Depuis trois mille ans,

Depuis le Levant,

Europe nous appelle :

Sur sa route, elle épelle

L’alphabet

Et la paix »,

déclarait l’association UNIR L’EUROPE sur la place du Château en janvier 2013. Peut-on dès lors supporter de voir l’Europe ne s’y inscrire que sur une stèle mortuaire ?

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Strasbourg, place du Château : au centre de l’image, un socle porte les titres de la Capitale européenne et du patrimoine UNESCO, strasbourg.eu . 

Reconnaissons-le : à travers les secousses de l’histoire, Strasbourg a vu se succéder, puis cohabiter souvent, Celtes, Romains et Germains : nous avons d’ailleurs mentionné sa métamorphose toponymique du Ier millénaire après Jésus-Christ. Les diverses phases de son évolution continuent de se combiner pour enrichir le tissu de l’architecture et des relations strasbourgeoises : tandis que plusieurs de ses institutions et remparts médiévaux nous montrent une ville libre de l’Empire germanique, juste à côté le néoclassicisme français nous fait renouer avec les sources méridionales de l’art et de la démocratie. Comme les premiers habitants du futur Argentoratum le firent en se jouant de la boue et des eaux, Strasbourg saura-t-il sortir de sa jolie grotte minérale et de ses terriers historiés vers les îles fertiles du dialogue ?

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Strasbourg, rue du Dôme : façade néo-classique du XVIIIe siècle, cliché Théâme.

« Je ne bâtis que pierres vives : ce sont hommes », écrivait à la Renaissance Rabelais. Hospitalité conviviale et savoureuse, effervescence économique et culturelle, passerelles diplomatiques et novatrices, continuent heureusement de faire vibrer et d’accueillir à Strasbourg – en tant que « pierres vives » – des hommes et des femmes, offrant le foyer de lumières qui se réverbèrent, de concertation et de fédération, dont l’Europe a besoin : l’on peut se remémorer dès lors le nœud choisi par les civilisations antérieures comme par la nôtre – par exemple devant Notre-Dame de Paris – en  tant que point de départ ou de repère, en tant que source reconnaissable de leur fonctionnement et de leur unité. Tout se passe comme si l’immémoriale jalousie chauvine des nombreux nombrils du monde avait finalement fait place à la permanence d’une fraternelle naissance, possible au terme des guerres millénaires et au cœur de l’Europe.

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Omphalos, ou le nombril du monde à Delphes, fr.lettresantiques.wikia.com .

Or Strasbourg n’est pas une ville musée ni même un diamant poli par les arts de l’homme : c’est la ville natale de l’Europe consciente et politique jaillie des conflits au milieu du XXe siècle, mais issue des cadeaux qu’apportait avec elle la jeune fugitive proche-orientale EUROPE. Au-delà du symbole de réconciliation que Strasbourg incarne, cette cité propose donc à la fois le cadre d’une synergie et les moyens de la concertation fédératrice ; bien plus, elle fait feu de tous les héritages pour guider vers la paix les équipages et les foules, sur la houle des dangers sans cesse embusqués contre l’humanité. Car Strasbourg offre un phare solidement enraciné dans le sol comme dans le ciel par son antique ancrage, en tant qu’axe vertical pour percer les ténèbres des tempêtes, pour bercer et propager les unions horizontales. Il permet à la fois de regarder et de garder la liberté solidaire en orchestrant l’écorce et les forces, les poussées passées et la vivante pensée, les questions et la gestion, bref : les voies et les joies.

Pour Socrate et Platon, lorsqu’Athènes risquait de retomber aux cavernes de la servitude, la politique résidait, comme l’a rappelé plus près de nous le dissident tchèque J. PATOCKA, dans « le soin de l’âme », donc dans le respect des valeurs : seul l’accord évoqué plus haut du bon avec le beau peut nous inspirer dans les tourmentes aveuglantes et nous aider à conduire le devenir dans les souffles qui ne cessent d’advenir. Strasbourg vient certes d’intégrer le réseau français des Villes d’Art et d’Histoire par ou plutôt pour l’interaction de ses habitants et de son patrimoine ; mais, en tant que point d’origine d’un nouveau regard d’EUROPE et sur l’Europe, elle doit s’articuler comme un rayonnant phare à d’autres pôles pour former une constellation capable d’éclairer l’évolution d’une Europe humaine et sociale. De manière à jouer enfin son rôle, cette cité bimillénaire a donc à s’investir d’urgence et de fond en comble comme Lieu d’Europe. Refusons le non-lieu d’une utopie, édifions le bon lieu pour l’harmonie, ouvrons un espace commun plus accueillant qu’un lieu public, dans l’ardent souvenir de notre avenir ou dans cette memoria futuri rappelée par Benoît XVI à propos de la Shoah en 2009, pour une chlorophylle europhile : « Elargis l’espace de ta tente » (Is 54,2).

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Cathédrale de Strasbourg : décembre 2013, prière de Taizé, diocese-laval.fr .

A la fin de l’année 2013, des événements ont exploité, donc mis en lumière, parfois en même temps l’espace porteur qu’offre Strasbourg : ouverture à l’Allemagne des Semaines Sociales de France, Forum Mondial de la Démocratie, université d’hiver des Chrétiens de la Méditerranée, enfin le rassemblement de Taizé qui a marqué le passage à l’année 2014. Quelque 20 000 jeunes sont venus de toute l’Europe, à la faveur d’une coordination autonome autant que fraternelle, à l’invitation des paroisses chrétiennes d’Alsace comme de Bade, porter leur juvénile bagage chantant, habiter dans les familles, sillonner Strasbourg pour ce nouveau pèlerinage de confiance en investissant tous ses hauts lieux et en tissant une toile de prière, d’harmonie, de dialogue, depuis la cathédrale jusqu’à la mosquée, depuis l’Université jusqu’au Parlement européen : ils ont montré que l’Europe vaut mieux que des lobbies en travaillant ensemble dans et à la contagieuse joie de la fête ; ils ont mis en œuvre une parabole de l’Europe en avançant en groupe, non comme des moutons, mais comme des agneaux avec leur Berger même invisible, même dans un hall d’exposition devenu stade couvert, puis ouvert à l’haleine de la contemplation, et enfin au souffle de l’action, en venant puiser à la « Source d’une unité qui n’a pas de frontières » (le prieur de Taizé, frère Aloïs, à la cathédrale de Strasbourg le 3 décembre 2013).

A l’instar de la cathédrale qui transmua les marécages, sortons donc du marigot pour UNIR L’EUROPE. Le limon doit encore être pétri par la concertation, donc par l’esprit, pour devenir le grand corps de connexions et d’accords qui veut naître des guerres et chasser de la terre toute soumission : telle est la mission de l’Europe depuis qu’elle est née à l’est de la Méditerranée. Dès lors qu’il nous faut sans retard avancer, même contre la peur qui veut boucher les issues et les yeux, vers l’avènement de son imminent regard novateur, vers l’accession aux dimensions plus larges, sans marges, non pour diluer, mais pour saluer entre mythe et limites, non pour esquiver, mais bien pour sauver, pour conduire et construire, pour favoriser respirations et fédération… sommes-nous déterminés à jouer la deuxième partie d’EUROPE, à conclure et respecter un vrai serment de Strasbourg ?

A chacun de lire, puis de réaliser, la suite ce modeste essai, donc de S’Engager pour l’Europe à Strasbourg avec la détermination chère aux pères de l’Europe, plus précisément sur le Parcours européen qui part du Lieu d’Europe à Strasbourg – au sens propre comme au sens politique, et sur les Itinéraires d’Unir l’Europe : accessibles sur la Toile comme l’ouvrage, ils tissent à leur manière les humains réseaux des initiatives européennes qui se cultivent et qui sans cesse naissent. Car, si la romancière Colette murmurait “J’appartiens à un pays que j’ai quitté” en songeant aux Vrilles de la vigne dont sa Bourgogne natale se frise à plaisir, si nous entendons encore des sanglots sous le titre du roman Pleure, ô pays bien-aimé publié quarante ans plus tard, en 1948, par Alan Paton, chaque Européen peut et veut obscurément dire à son continent toujours en devenir, comme le Chœur d’Europe à l’Ange Mémoire et Cœur de Jean Tordeur : “Je retournerai vers ma terre”, dût-il en coûter horreur ou douleur aux peuples qui prouvent et clament leur appartenance, de toute leurs forces d’espérance comme de résistance. Que dès lors la première venue d’Europe laisse place aux pages suivantes de cet essai à découvrir, puis à réussir : le nouvel envol d’Europe.

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Strasbourg, Lieu d’Europe : octobre 2014, arrivée du 3e Itinéraire européen, cliché Théâme.

 

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