Europa
Enlèvement d’Europe : demeure entre ciel et terre, création d’A. Hiebel.

Après une erreur technique de Théâme, voici bel et bien la deuxième étape de ce lent et pourtant dynamique démarrage d’Europe. Sa première irruption a déclenché comme une rupture d’aurore, une brèche dans l’ombre au bord de la civilisation. L’essai qui voudrait pousser à S’engager pour l’Europe à Strasbourg avec Jacques Schmitt se poursuit donc par l’évolution que Martine Hiebel a retracée à (trop) grands pas. C’est l’occasion pour Théâme de préciser, confirmer et développer certaines intuitions apparues dans la pièce radiophonique de 1957 Europe qui t’appelles MÉMOIRE.

 

UNE POUSSEE LIBERTAIRE EN EUROPE MERIDIONALE 

Mais tout commença vraiment, nous le savons, par la victoire de la conscience et de la liberté sur la tyrannie. La Grèce antique se modernisa sans cesse à la lumière de la vaste vue incarnée par EUROPE qu’elle avait obscurément intégrée à son panthéon, et concrètement dans l’élan que lui imprimèrent deux emprunts, phéniciens comme EUROPE : l’alphabet et la navigation hauturière. Ainsi le développement culturel et commercial favorisa, non seulement la diffusion de l’épopée homérique, mais aussi les conditions démocratiques dans l’agglomération et les environs d’Athènes. Le péril oriental dont les menaçait l’impérialisme des Perses fut ensuite repoussé par l’alliance des Grecs lors des guerres médiques, et Socrate tenta de rappeler l’harmonie essentielle du bon avec le beau, certes inscrite dans l’idéal et la réalité grecs pour éviter à tout jamais les travers et les conséquences de la démesure (hybris), mais également vitale pour la croissance de la liberté.

Rome ensuite implanta sa puissance à l’ombre et tout autour du monde grec qui la dota, par-delà son apparente décadence, des atouts dont profitèrent la république, puis l’empire romains, colonisant, pacifiant et civilisant les terres situées parfois loin de la Méditerranée – en latin Mare Nostrum ou Mer Nôtre – aux quatre points cardinaux. Alors qu’à l’Est brillait l’aurore ensanglantée du christianisme, notamment à l’Ouest l’armée romaine continua d’implanter routes, camps et villes, même sur les territoires les plus hostiles. Dans la vallée du Rhin supérieur, Argentoratum s’entoura donc de ses premiers fossés et palissades à la fin du premier millénaire avant Jésus-Christ ; ses terrains veinés de cours d’eau, connotés par l’éclat et par les rondins qui forment ce toponyme indo-européen, n’empêchèrent pas de tracer des routes dans des ruptures du sol, sur les strates du futur Strasbourg, pour les véhicules reliant hommes et voies – comme le confirment les découvertes archéologiques ainsi qu’étymologiques, ni d’édifier des temples sur une île remarquable de l’Ill. L’habile exploitation de ces données difficiles fit donc communiquer non seulement les peuples méditerranéens avec ceux du Nord, mais aussi – par-delà les invasions et par les traités – les deux rives du Rhin, donc les Germains avec les Latins.

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Bloc calcaire sculpté au Ier ou au IIe siècle de notre ère, exhumé sous la tour nord de la cathédrale de Strasbourg (cliché Théâme).

C’est ainsi que s’édifièrent sur les destructions dues aux éléments comme aux hommes d’une part des sanctuaires pour et par une cité désormais nommée Strasbourg, d’autre part des Serments : en 842, celui de Strasbourg est resté fameux pour avoir décidé des alliances et des inimitiés entre trois peuples carolingiens tout en signant l’acte de naissance de deux langues populaires, l’ancien français et le vieil allemand. Toujours est-il qu’au début du deuxième millénaire de notre ère les savoir-faire, l’Eglise et la ferveur populaire fondèrent, sur le socle d’une résistance aussi humaine que technique, la cathédrale de Werner dont le tracé perdure tel quel jusqu’à nos jours.

La vigoureuse poussée d’inventions, de démocratisation et de Révélation répercutée depuis des millénaires et depuis l’Orient produisit donc à Strasbourg les conditions d’une ville libre et d’une flèche unique : celle-ci atteignit sa cime pour honorer Notre-Dame de Strasbourg en son Assomption précisément lorsque Gutenberg, venu de Mayence en remontant le Rhin, mettait au point l’imprimerie dans ses divers ateliers. Le poinçon de foi gravé dans le ciel par les doigts humains scellait donc l’union des hommes par d’antiques moyens de contact proche-orientaux, parvenus à maturité dans la pensée où s’épanouit la Rhénanie en cet Âge dit Moyen.

Alors que la victoire de Louis XIV avait scellé, deux siècles plus tard, la destinée française de Strasbourg en 1681, Victor Hugo décrivit ainsi en 1842 dans Le Rhin le panorama découvert par son ascension de la cathédrale : « Dans un rayon de soleil […] Chaque tourelle fait face à une nation différente. » C’est dire qu’à Strasbourg les stimulations firent sans cesse place à l’émulation et que, dans le sillage de la résilience tracé par le mythe d’Europe, les guerres cédèrent aux organisations constructrices. Ce constant brassage linguistique et culturel pouvait-il condamner la ville à dégénérer en cul-de-sac ou la préparait-il à se changer en une créatrice plaque tournante, en un pétillant creuset de paix ?

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Strasbourg : flèche de la cathédrale, cliché Théâme.

A suivre : pour rechercher ensemble une réponse et quelques solutions, commençons par saisir du regard la troisième étape de ce démarrage européen.

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