P1060532
Cliché Théâme.

Les deux articles assez longs qui, sur ce site il y a quelques jours, ont eu l’honneur de citer largement la pièce radiophonique de Jean Tordeur datée du printemps 1957 et incarnant EUROPE – sous les traits de l’Ange au sourire de Reims – méritaient un retour vers ce visage mythique et vers son rôle réel aux racines de l’évolution européenne. Or, voilà juste un an, se préparait la publication d’un essai collectif invitant à S’engager pour l’Europe à Strasbourg. Trois billets de Théâme vont en proposer la partie liminaire, intitulée “La première venue d’EUROPE” et revenant sur les fondations dynamiques de la construction européenne toujours en cours : car Europe veut dire qu’elle “veut voir” plus loin comme dans le texte de J. Tordeur intitulé Europe qui t’appelles MEMOIRE, au fil des ères, au creux de l’exode constant, mais solidaire, comme au dansant rythme du chant qui s’exhale et monte combattre les hontes.

Heureusement, EUROPE est venue de loin et nous laisse encore discerner son sillage, certes de plus en plus ténu, mais toujours fondateur. Une forte poussée dynamique de longue portée nous l’amène à partir d’un lointain lieu natal.

 

UNE POUSSEE DE NAISSANCE ET DE CONNAISSANCE

Cette formidable poussée en grande partie ignorée a sans doute sa plus secrète source dans le désert du Sinaï, d’où sont montées des vagues de migrations nomades vers le nord-ouest et vers les Peuples de la mer, mais vers lequel refluent en équipes, au deuxième millénaire avant notre ère, les membres du peuple ainsi formé sur le littoral phénicien à l’est de la Méditerranée. 

Car, employés par les riches dynasties de l’Egypte, appréciés pour leur savoir-faire efficace dans les mines entre autres chantiers, les Phéniciens savent marier aux acquis des Egyptiens, avec lesquels ils s’entendent en langue sémitique, leur propre polythéisme et leur écriture d’abord mésopotamienne. Des roches qu’ils exploitent pour le compte des Pharaons, ils font ainsi jaillir des formules certes inscrites dans la tradition phénicienne, mais gravées par des moyens révolutionnaires qui combinent et simplifient du même coup, en attribuant pour la première fois un signe à un son, les lourds systèmes d’écriture existants : les hiéroglyphes venus du sud-ouest et le cunéiforme reçu du nord-est. Les premiers caractères de l’alphabet sont donc apparus au fond du Sinaï au XVe siècle avant Jésus-Christ, dédiés à Baâlat, déesse de Byblos, sur une statue dont l’autre face porte en hiéroglyphes, telle une modeste pierre de Rosette, le nom de Hathor-Isis…

C’est que Hathor et Baâlat entretiennent plus d’une parenté : toutes deux associent la beauté stellaire ou bovine à l’élan du plaisir et de l’amour capables d’écarter les murs de la mort. Or la cité phénicienne de Byblos consacrée à Baâlat devient bientôt une étape clé de l’obscure odyssée éblouissante qui va nous apporter nos durables moyens de contact, évolutifs et modernes. D’une part, la lettre en tête des 22 signes qui composent l’alphabet phénicien – fixé dès la fin du Ier millénaire avant notre ère – rappelle, par-delà le son profond qui émane du bœuf ou du taureau, la forme de leur tête ainsi que leur dénomination comme l’affirme, en une simplification bien excusable, Victor Hugo dans son Tas de pierres : « Notre A, qui nous arrive à travers le grec et le latin, est phénicien. Il s’appelait Tête-de-Bœuf, Aleph, et en était l’hiéroglyphe. Ecrit renversé, comme faisaient les Phéniciens, il figurait la tête de bœuf avec ses cornes :

photo-a_32618_w250
L’ancêtre de notre première capitale d’imprimerie.

                                                                           »

D’autre part, la même Byblos traite et commercialise à merveille le papyrus égyptien : en abondance, avec adresse, il s’embarque donc sur des navires que le peuple phénicien a patiemment mis au point, pour traverser la haute mer avec plus d’audace et d’agilité que leur modèle bovin maîtrisant les prairies et les eaux du Proche-Orient. Il y a fort à parier que la rencontre de ce signe taurin tracé sur la page et de cette proue cornue creusée dans le cèdre pour labourer la mer a produit deux puissantes étincelles : dans l’inconscient collectif, l’enlèvement d’EUROPE et, dans les faits, la genèse de l’Europe. Cela demeure certes paradoxal, mais que de mythes dessinent une odyssée parallèle à l’histoire ! 

Deux indices linguistiques viennent soutenir cette hypothèse : le nom d’Europe a commencé par signifier en Phénicie le Couchant, c’est-à-dire la direction prise par bien des bateaux qui, à partir de Byblos comme de toute cette côte, renonçaient au cabotage en vogue et s’élançaient vers l’inconnu ; prononcé par les Grecs, dont la civilisation naquit en Crète – cette île méditerranéenne où, d’après la légende, Zeus aurait accosté sous la figure d’un taureau portant la jolie EurOpe, le même nom ne pouvait s’entendre que dans le sens de Large-Vue. C’est qu’aux yeux des Grecs cette mystérieuse princesse pouvait incarner de loin, mais à merveille, l’importation des techniques nautiques et de l’art alphabétique venus d’Orient ouvrir leur horizon. 

Sous la forme d’une odyssée doublement inconsciente, la poussée de l’évolution s’est ainsi répercutée deux fois du Sinaï à la Phénicie – c’est-à-dire du désert aux ports côtiers, puis du Proche-Orient au Proche-Occident, pour faire éclore énergiquement, à travers les formes les plus variées de l’échange et du commerce, la connaissance et la pensée, l’Europe et l’histoire. Car, en combinant les phénomènes rencontrés, en s’associant aux peuples côtoyés, les Phéniciens ont légué de proche en proche au monde non seulement leurs inventions, mais aussi leur tonique génie de l’harmonisation avec les irremplaçables outils des créations concertées et de la paix partagée. Il n’y a rien d’étonnant à ce que ce juvénile engrenage dynamique ait fonctionné en amplifiant violemment, indéfiniment, son essor sans que ses acteurs s’en soient aperçus, et qu’il les ait emportés souvent jusqu’à des excès destructeurs.

P1000413
Page d’un produit multimédia créé, sous le titre “Strasbourg carrefour de routes NOTIQUES”, par M. et A. Hiebel en 2007, cliché Théâme.

A suivre, en mobilisant avec la responsabilité l’humour : pour lire et surtout écrire cette histoire à rebondissements, le visiteur est invité à ouvrir d’abord le billet portant la numérotation II !

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *