Elle est classique, me direz-vous, cette musique au souffle doux, qu’il s’agisse d’une fable ou de l’eau délectable !

Mais écoutons précisément Jean de La Fontaine camper deux voisins que tout éloigne,

LE SAVETIER ET LE FINANCIER (Fables, VII, 2) :

Un savetier chantait du matin jusqu’au soir;

C’était merveilles de le voir,

Merveilles de l’ouïr; il faisait des passages

Plus content qu’aucun des sept sages.

La jubilation antique et naturelle de Jean lapin qui a brouté, trotté, fait tous ses tours (Fables, VII, 16) se retrouve dans le chant scandant et portant le travail de l’artisan. Car Jean de La Fontaine sait avec autant d’acuité prêter l’oreille aux voix de la joie humaine qu’aux bruissements d’une prairie  : preuve en est ici notamment l’enjambement du vers 3 au vers 4 qui suggère la virtuosité des vocalises chez ce chanteur amateur.

Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,

chantait peu, dormait moins encor.

C’était un homme de finance.

Si, sur le point du jour, parfois il sommeillait,

Le savetier alors en chantant l’éveillait;

Et le financier se plaignait

Que les soins de la Providence

N’eussent pas au marché fait vendre le dormir

comme le manger et le boire.

A l’image du Financier littéralement asphyxié par son or s’ajoutent les consonnes et voyelles nasales qui se multiplient ainsi que les enjambements, imitant la plainte lancinante du riche insomniaque.

En son hôtel il fait venir

Le chanteur et lui dit : “Or çà, sire Grégoire,

Que gagnez-vous par an ? – Par an ? Ma foi, Monsieur,

Dit avec un ton de rieur

Le gaillard savetier, ce n’est point ma manière

De compter de la sorte ; et je n’entasse guère

Un jour sur l’autre, il suffit qu’à la fin

J’attrape le bout de l’année ;

Chaque jour amène son pain.

– Eh bien, que gagnez-vous, dites-moi, par journée  ?

– Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours

(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),

Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours

Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes ;

L’une fait tort à l’autre ; et Monsieur le Curé

De quelque nouveau saint charge toujours son prône”.

La critique sociale se révèle aussi grave en théorie qu’insouciante dans la bouche du Savetier, qui jouit contrairement à son voisin d’un prénom, signifiant de surcroît “l’éveillé ou le ressuscité” : la rime de rieur avec Monsieur souligne la vivacité du brave artisan. Le dialogue se poursuit allègrement, les phrases s’enchaînent aisément, sans que jamais la versification changeante désobéisse aux règles, qui semblent ici ne servir qu’une bondissante spontanéité.

Le financier, riant de sa naïveté,

Lui dit : “Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.

Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,

Pour vous en servir au besoin.”

Le savetier crut voir tout l’argent que la terre

avait, depuis plus de cent ans,

Produit pour l’usage des gens.

Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre

L’argent et sa joie à la fois.

Plus de chant : il perdit la voix,

Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis ;

Il eut pour hôtes les soucis,

Les soupçons, les alarmes vaines ;

Tout le jour il avait l’oeil au guet ; et, la nuit,

Si quelque chat faisait du bruit,

Le chat prenait l’argent. A la fin le pauvre homme

S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :

“Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,

Et reprenez vos cent écus”.

La chute est vertigineuse, du trône ironique et de la fascination hébétée à la prostration du Savetier, à son malaise latent et persistant : l’insécurité provoquée par un trésor, même modeste, prend vite des formes personnifiées, fantomatiques, obsessionnelles. Un chat peut être coupable d’un vol forgé par des hallucinations, dans un monologue intérieur qui déborde sur le récit comme sur la réalité ! Mais le pauvre nouveau riche retrouve son allant et son souffle pour se délivrer d’un don maléfique et pour échanger la somme contre le somme ! Puis, dès qu’il prend du champ,  avec une justesse éternelle, avec une saveur actuelle, résonne le chant de la précieuse fontaine qui reste fraîche et pleine !

 

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