Sulle orme di San Francesco 2
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Le précédent billet de Théâme développait sur un mode ambigu “un joyeux murmure de fête”. Mais la joie devient un élan de soif, une soif d’élan, vers l’avenir qui s’approche en s’éloignant, vers l’autre qui se fait Autre au fur et à mesure que l’on s’avance… comme saint François en compagnie de frère Léon, sur la route des grandes douleurs et des menues fleurs, des adversités et des inimitiés :

Quand nous arriverons à Sainte-Marie des Anges, ainsi trempés par la pluie et glacés par le froid et couverts de boue et affamés, et que nous frapperons à la porte du couvent et que le portier viendra en colère et dira: “Qui êtes-vous?” et nous dirons: “Nous sommes deux de vos frères”, et celui-ci dira […] : “Ceux-ci sont des fripons importuns; je les paierai bien comme ils en sont dignes”, et quand il sortira dehors avec un bâton noueux et nous saisira par le capuchon, et nous jettera à terre, et nous enfoncera dans la neige et nous battra avec tous les nœuds de ce bâton; quand nous supporterons tout cela avec patience et avec allégresse, en pensant aux peines du Christ béni, lesquelles nous devons supporter pour Son amour : ô frère Léon, écris qu’en cela est la joie parfaite.  

Paul Claudel décrit la même joie exigeante et paradoxale quand don Rodrigue exténué, estropié, répond aussi de nuit à un autre frère Léon – dans le dénuement, juste avant le dénouement – au cours de la quatrième et dernière Journée du Soulier de satin  placée Sous le vent des Baléares :

“Ce qui vient le premier, c’est ma nuit au fond de moi comme un torrent de douleurs et de joie à la rencontre de cette nuit sublime !”

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Roi d’Espagne et don Rodrigue à la fin du “Soulier de satin” http://www.paul-claudel.net/sites/default/files/images/py_0028.jpg

La joie peut être aussi l’appétit qui devient appétence, voire compétence, nous lançant vers le livre inconnu qui déjà nous délivre, comme une découverte décapante, une éclosion que l’on protège, à commencer par les premiers occupants de nos pauvres propriétés qu’évoque malicieusement Marion Muller- Colard dans Le Complexe d’Elie – Politique et spiritualité :

“Peu de choses me mettent plus en joie que l’idée d’avoir, dans ma vie, joué les entremetteuses pour batraciens rares et protégés.”

Aussi bien le registre de la joie est-il celui du commencement : elle se définit d’abord par le réjouissement, ce que la langue allemande appelle une avant-joie (die Vorfreude), qui nous donne des ailes, nous démêle et nous hèle sans bruit ; dès lors, la collecte de fruits sans fin nous délecte à la hauteur de tel auteur que seul notre désir atteste et qui pour l’éternité reste sûr, infini, sur les dénis, sur les ruines et sur les pertes. Peut-on demeurer sourd, inerte ? D’ouvrage direct en essai profond, Marion Muller-Colard nous prend à brûle-pourpoint, sous sa plume acérée autant que légère, attentive et visionnaire, active et pourtant retenue. Est-ce l’obscure attirance de cette urgence porteuse d’une intelligence qui m’a fait accourir sous la pluie vers le rayon des livres dont le miel enivre pour mieux nous réveiller ? Souvent des lignes intenses dépassent notre espérance :

“Le désir ne trouve pas  son repos. Il est une fin sans fin, il ne se reconnaît que dans la rencontre, cette rencontre qui dérange comme une danse qu’on connaît mais qu’il faut apprendre avec chaque nouveau partenaire. Le désir a des lois : non pas celles qui sont écrites, mais celles qui n’en finissent pas de s’écrire. Il ne connaît pas de ratures, mais le flot d’une parole qui ose se contredire, étirer ses extrêmes, élargir ses angles de vue, tâtonner pour gagner une chance d’effleurer, peut-être, la vérité.”

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Au décours du désir, la joie est fête à partager, patiente quête à prolonger, des sentiers de montagne aux voix qui s’accompagnent et du silence de Dieu à son souffle délicieux, puisque le désert d’Horeb relie à tout exil un prophète Elie ; car, conclut Marion Muller-Colard pour susciter la suite de la rencontre entre la théologie qu’elle représente en souriant et la politique incarnée librement par Jo Spiegel, “l’évangile et la démocratie sont toujours à mettre au monde.” Pétrissons la joie entre nos mains pour vivre ensemble en frères humains, comme le chante Jean-Yves Ragot en interprétant ses paroles “Ta joie dépend de toi” sur une musique de Jean-Luc Stoll.

 

www.youtube.com/watch?v=pxnyYRsKHe8&feature=youtu.be

 

 

 

2 Replies to ““La joie parfaite”.

  1. Grand, Inépuisable sujet…La joie dans l’épreuve pour Qui, pour quoi ?
    Je lis justement le livre “Dimanche après la guerre” d’ Henry Miller . Il y parle longuement dans plusieurs chaptires de Lawrence de sa personnalité écartelée, de sa quête d’être (et de joie) par le dépouillement de soi.

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