On connaît l’oeil du maître chez La Fontaine et la voix de son maître en termes discographiques : la joie du Maître a son importance aussi, et depuis bien longtemps ; car c’est la joie d’une bonne nouvelle qui se répercute sur deux millénaires en rebondissant sans jamais s’épuiser, mais en s’enrichissant continuellement de partages et de fécondités contagieux. Le tableau de Rembrandt figurant ci-dessus, exposé au Louvre et intitulé “Saint Mathieu et l’ange”, l’illustre à sa manière.

Voilà près de mille ans, deux penseurs voyageurs et acteurs du XIe siècle se sont rencontrés en Normandie, dans l’abbaye du Bec-Hellouin. Manegold de Lautenbach est resté marqué par cet échange avec Anselme d’Aoste (qui allait, de prieur bénédictin, poursuivre sa trajectoire comme archevêque de Cantorbéry) si l’on en croit l’oeuvre et la vie que le maître de Rhénanie supérieure a menées avec autant de vigueur que de profondeur une fois reparti en sens opposé, vers l’est : comme ce modeste site s’en est déjà fait l’écho, vers une retraite de professeur après la mort de son épouse et collaboratrice, vers ses sources alsaciennes nichées dans un village vosgien du Florival, mais en réalité vers de nouveaux combats théologiques, politiques et, en définitive, évangéliques – pour ainsi dire à longue portée, puisque ce qualificatif dérive du terme grec désignant une bonne nouvelle.

Or, dans son Proslogion (ou Allocution sur l’existence de Dieu rédigée dans un latin simple et dense) daté de 1078, Anselme articulait le fameux argument ontologique sur un raisonnement à la fois artistique et logique dont on peut rendre ainsi l’une des étapes : “Quand un peintre réfléchit par avance à ce qu’il va créer, il l’a certes présent à sa compréhension, mais il comprend que ce qu’il n’a pas encore créé n’existe pas encore. En revanche, dès lors qu’il l’a peint, autant il l’a présent à sa compréhension, autant il comprend l’existence de ce qu’il a créé” (chapitre 2). Cette divine touche créatrice se maintient jusqu’au dernier chapitre, citant d’abord l’Evangile selon Jean Demandez et vous recevrez, pour que votre joie atteigne la plénitude (Jn 16, 24) et s’achevant sur cette aspiration : “Que là soit l’objet de faim de mon âme, l’objet de soif de ma chair, l’objet de désir passionné de toute ma substance, jusqu’à ce que j’entre dans la joie de mon Maître” (Bonne Nouvelle selon Matthieu, 25, 23).

Est-ce une telle plénitude que sans appel refusa l’ange de lumière dépeint de manière saisissante dans le Livre à Gebhard par Manegold de Lautenbach, quand la tourmente des Investitures, jusqu’en son abri du Florival, vint le prendre malgré lui, dès 1080, comme fer de lance pour la lutte du pape Grégoire VII contre les abus impériaux de Henri IV le germanique ? Laissons-le poser lui-même, en son latin rhétorique, mystique, au style parfois provocateur comme l’indicatif présent transcrit en gras ci-dessous, une autre question dans le chapitre 30 : “Si donc personne […] ne doit être privé pour prix de ses fautes de la dignité une fois accordée, comment se fait-il […] que la créature façonnée en premier est expulsée à l’issue de son faux-pas hors des délices du paradis, privée de tout le pouvoir accordé à sa vie intérieure ?”

Lucifer se serait donc exclu délibérément de la joie pleine unissant le corps à l’âme dans la parfaite contemplation ; mais il s’est aussi confisqué lui-même l’allégresse libre qui vibre quand la suprême épreuve fait traverser désespoir, vide et peur, comme le chante à la suite de ses sœurs la craintive Blanche de la Force dans le texte de Georges Bernanos, puis dans la musique de Francis Poulenc ; les Dialogues des carmélites, au milieu du siècle dernier, rendent aux seize martyres de Compiègne tombées sous la Terreur un hommage poignant dans cette ultime didascalie : “Les Sœurs entonnent le Salve Regina, puis le Veni Creator. Leurs voix sont claires et très fermes. La foule, saisie, se tait. On ne voit que la base de l’échafaud, où les Sœurs montent une à une, chantant toujours ; mais, à mesure qu’elles disparaissent, le chœur se fait plus menu.[…] Une nouvelle voix s’élève, plus nette, plus résolue encore que les autres, avec pourtant quelque chose d’enfantin. Et on voit s’avancer vers l’échafaud, à travers la foule qui s’écarte, interdite, la petite Blanche de la Force.”

Cette force, trop naturelle pour n’être pas surnaturelle, des auteurs contemporains la saluent à leur tour en parvenant à la susciter, ou plutôt en l’aidant à ressusciter : Joseph Moingt rappelait en 2010, dans Annonce de l’Evangile et structures d’Eglise, que Paul en sa première Lettre aux Corinthiens “mettait l’intelligence au-dessus des dons” et “l’identifiait avec la charité” grâce à une parole “inspirée par la liberté de jugement”, donc entretenue “dans l’esprit et l’amour”,  pour servir d’une manière aussi concrète que laïque la divine Parole de libération.

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Un livre limpide et plus récent encore nous permet une synthèse de ces positions engagées. Dans les premières pages de Dieu, ma mère et moi paru au début de cette année, Franz-Olivier Giesbert affirme tranquillement : “Je crois à la preuve par la joie” et “Saint Anselme a inventé la joie”. Mais, comme dit aux “dévots et dévotes” un “brave agnostique” auquel Georges Bernanos, après avoir lancé “l’Evangile est tellement plus jeune que vous !”, laisse la parole dans Les Grands Cimetières sous la lune  : “Où diable cachez-vous votre joie ?”

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