Bénodet - chapelle du Perguet (1)

Le texte de François CHENG est la version revue et corrigée d’un article paru dans Le Figaro, le 26 décembre 2009.

LES EDITIONS DU CERF  PARIS   2011.

FRANÇOIS CHENG de l’Académie française

LA JOIE

en écho à une œuvre de KIM EN JOONG 

Commençons par le mot « joie ».

Prononçons-le, et nous entendons résonner la syllabe en deux temps qui évoque toute la dynamique d’un élan ou d’un envol. Notre être s’amasse, s’enfouit, et enfin s’ouvre, éclate, emporté dans une irrésistible ascension. Mouvement qui nous entraîne tout entier, corps et esprit. Exultation qui comble, dans sa plénitude, notre désir d’élévation comme notre besoin de liberté. Ni contentement ni satisfaction, différente de l’euphorie ou même de la jubilation, la joie véritable n’est pas de l’ordre de l’avoir assoiffé, elle est transfiguration de l’être.

 

Pourtant, que de fois nous voyons les hommes sauter de joie, à la suite d’un gain matériel ! Ainsi, par exemple, les adeptes du Loto lorsqu’ils viennent enfin de gagner le gros lot. Nous constatons aussi d’autres « joies », combien condamnables : celle des gangsters ou des escrocs qui réussissent un gros coup, et celle, plus cruelle encore, que trouvent les envahisseurs ou les tyrans dans le vil assouvissement d’une passion de domination ou de destruction. Dans ces derniers cas, prisonniers du vocabulaire, nous employons le mot « joie », mais n’est-ce pas à son contraire que nous avons affaire ? Car la joie, si elle a sa raison d’être, se doit d’être un hymne à la vie. La joie que nous avons en vue ne tire sa dépendance d’aucun objet extérieur. Durable et parfaite, elle arrache l’homme aux contingences, le hisse au-dessus de lui-même et ouvre devant lui la voie qui mène à la vraie vie.

 

Le temps de Noël approche, les croyants célébreront la Sainte Naissance. Une fête qu’accompagne son cortège de cadeaux, de festins et de réjouissances. Nous aimerions, pour notre part, donner de la joie une définition plus radicale : elle surgit dans ces moments privilégiés où nous avons la nette sensation de renaître à la vie, ou d’accéder à un nouvel état de vie, soudain délivré des anciennes chaînes. Cela suppose que nous soyons auparavant passés par l’épreuve, la privation, la dépossession, par une sorte de mourir à soi.

 

Au sortir de là, la condition neuve où nous sommes plongés nous rappelle le don inouï qu’est la vie. Transportés de gratitude, nous ne « sautons » plus de joie ; nous serons plutôt enclins à nous mettre à genoux. Avec Pascal, nous nous entendons psalmodier en notre for intérieur : « Joie, joie, joie, pleurs de joie ! » Tel l’arbre au printemps, qui s’éveille depuis ses racines, notre être se fait léger, aérien ; toutes ailes déployées, il est littéralement hors de soi, en « extase ». Tant il est vrai que tout accomplissement de notre être est lui-même une donation, qu’il ne se situe pas en soi, mais en avant de soi. Et ce, d’autant plus que la joie toujours déborde. L’homme qui est habité par une telle joie aspire à la partager – avec des êtres chers, comme avec des inconnus, peu importe. Car le partage et la communion font partie de la joie, révélation de ce lien qui nous unit aux autres d’en-haut, et qui a nom transcendance.

 

La joie, en fin de compte, est une conquête de l’esprit ; elle permet à l’âme de livrer son chant. Pour être authentique, durable, indéfiniment transmuable dans le temps en une élévation proprement spirituelle, il faut qu’elle soit expression de la vie ouverte. Oui, la vie ouverte, voilà le critère simple, mais indispensable, pour mesurer la valeur de la joie.

 

Dans cette perspective, la joie peut être ressentie comme quelque chose qui nous advient, ou survient, sans que nous y prenions garde. Nous prenons alors conscience de l’importance de l’instant. Car, si la joie résulte d’un processus plus ou moins long, sa manifestation est fulgurante : elle se produit toujours dans l’instant, un instant chargé d’inattendu et d’inespéré. Pour mériter un tel don, il convient d’être à tout moment disposé à le recevoir, dans une posture favorable : la joie, qui de fait est une grâce, a partie liée avec l’accueil ; elle n’est rien moins que la visite opportune de l’Être même. L’instant de joie capable de nous soulever et de nous transformer signifie l’irruption de l’infini dans notre finitude. Celui qui sait accueillir la joie se sera donc rendu humble, il se sera dépouillé de ses oripeaux, allant, au besoin, jusqu’à une mort à lui-même. Il ne manquera pas de s’apercevoir que la joie n’est pas réservée aux seules circonstances exceptionnelles, mais que la vie quotidienne est remplie de ces signes, pourvu qu’on sache les déchiffrer : un rayon de soleil qui s’attarde sur un vieil ustensile, un sourire accordé au milieu des grisailles. Il n’est pas jusqu’à la fleur anonyme perçant le bitume qui ne puisse le convaincre du miracle qu’est l’avènement de la vie. En chacun de nous, chaque éveil est un recommencement du monde, source d’une joie inépuisable.

 

En ce changement du temps cyclique, formulons le souhait que chaque jour qui se donne soit l’occasion pour chacun de renaître à la vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *