En première de couverture, détail d'”Irinaland sur les Balkans” de F. Hundertwasser, 1969

Les hasards des déménagements et de l’été créent parfois des courts-circuits poignants. Deux livres peuvent ainsi côte à côte se retrouver sur la même étagère, Matin brun et Le Pont de Ran-Mositar : comme un père et son fils dans un rire conquis, par la parole et les gestes, sur une intime guerre amère dans le film qu’a rediffusé récemment une chaîne française de télévision, Père Fils Thérapie ?

https://www.senscritique.com/film/Pere_fils_therapie/23458134

Au contraire, sans jamais croiser même un sourire dans la boue charriant chefs-d’œuvre et cadavres sous l’afflux bestial des touristes, sans pouvoir échanger de regard ou de parole, deux autres hommes se sont obscurément rapprochés pour renouer éperdument la filiation au fil des lignes, le long d’un fleuve sanglant qui reliait autrefois les deux rives de Mostar – la vieille ville suppliciée, écartelée, à peine déguisée sous un pseudo’ -, jusqu’au précipice des guerres tragiques dites civiles.

Couverture délavée par le soleil de cette petite publication capitale qu’a diffusée en 1998 Cheyne.

Mais voilà, Matin brun du même Franck Pavloff nous a prévenus il y a presque vingt ans, de sa voix SoURde, abSURde, mais asSoURDissante, surtout une fois convertie en Opéra de poche sous le titre prémonitoire Charlie :

“En bas, les gens parlaient à mi-voix… Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ?”

Répond-il au réflexe “pavlovien” qu’aurait provoqué ce premier ouvrage ? L’auteur en tout cas libère ensuite son inspiration, sa parole, porté par l’Europe de l’Est qu’il connaît bien (“Ne serre jamais la main du diable”, lui disait autrefois sa grand-mère bulgare), qui tentait après la chute du mur de Berlin de se dégager à son tour de ses vieux démons et de sa guerre intérieure.

Une passerelle sonore est ainsi lancée entre deux chapitres du début, entre le personnage principal presque privé de nom – sinon à la fin “mains de bois” – lancé dans la quête de son fils à travers la forêt dévastée, et Irini (“la paix” en grec !) exploitée, tourmentée, dans la ville ancienne dont le nom est à peine déguisé :

“Au chant du ciseau qui attaquait le cœur du bois, se mêla celui d’un rossignol.

Irini tendit l’oreille vers la pièce d’à-côté”…

C’est que l’inquiétude la travaille en plein travail dans le fleuve et la mort : “Que la ligne de fracture traverse le cœur de la ville ou le corps de sa fille, c’était du même ordre”…

Cette contrée d’ex-Yougoslavie, truffée de geysers, de ruines, de mines et de thermes, “illisible” marqueterie toujours à déchiffrer, recomposer, échouée sur l’après-guerre comme “deux mondes sur les mêmes eaux, vers les mêmes terres, l’un la tête en deuil, l’autre le ventre en joie”, semble centrée sur un fin, mystérieux et puissant feu follet, à balancement enfantin d'”oie sauvage” et bonnet bleu, sans toit ni loi : son visage également “illisible” est aussi l’intersection quasi cruciale des deux personnes qui résonnent à l’entrée du roman et qui ne se rencontreront jamais, pas même sur le fameux pont en reconstruction (“le Vieux” ou “le Père”) sous la conduite de deux jeunes architectes italiennes, près de la petite église de la Purification qui fut épicentre d’une sale guerre.

Revers de la jaquette du “Pont de Ran-Mositar” : portrait de l’auteur Franck Pavloff et citation de la page 158.

C’est pourtant bien le premier qui recrée finalement à l’identique, d’un geste sûr, génial et pur, la clef de voûte mariant pierre et bois, “symbole de toutes les réconciliations. Mais qui pouvait parier sur l’avenir d’un pays qui chérissait son pont et laissait sombrer ses enfants ?”

Mostar dans l’édition 1984 du Grand Dictionnaire Encyclopédique LAROUSSE.

Parions au moins, par-dessus le pont quasi roman reconstruit, sur le pont qu’est le roman, donc sur la parole qui seule peut calmer les colères, apaiser les guerres, émanciper les femmes et les hommes pour les charger ensemble d’une Bonne Nouvelle à partager.

MAGNIFICAT ! Il y a bien 72 disciples dans cette moderne icône.

Car, si le visage du Maître s’entrouvre sur un sourire insaisissable, ineffable, ineffaçable, n’est-ce pas sous la poussée d’une Parole capable de laver les pieds épuisés comme de souffler la paix sur les haines ? Soudain par-dessus la guerre peuvent refleurir à l’Orient le terreau saccagé, le point d’eau profané, le berceau éventré, du muet message qui seul rend sage parmi les remous aveugles et fous. Une technique durable semble ainsi rajeunir, pour mieux nous unir par l’action d’une ICône plus invincible que le VIsible.

Lavement des pieds par le Christ : illustration de l’ouvrage de Tony El Khoury, “L’Evangile expliqué par les chrétiens d’Orient”.

 

 

 

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