Quelques paroles me poursuivent depuis mes voyages en Turquie. Elles resteraient anecdotiques, bien entendu, s’il n’en émanait une résonance contradictoire, actuelle autant qu’intemporelle.

LA GLOIRE DE DIEU.

“La gloire de Dieu”, disait saint Irénée qui, parti d’Asie Mineure, fut évêque de Lyon au IIe siècle, “est l’homme vivant”. Quelques siècles plus tard s’y attacha (sur)naturellement l’expression “le salut du monde”. Sans doute est-ce pour cette double raison qu’un guide peut quitter des touristes – après huit jours partagés parmi les merveilles notamment chrétiennes qui émaillent son pays – en leur disant “Continuez de vous aimer les uns les autres”, et qu’inversement l’un de ses confrères et compatriotes se doit d’appeler au respect pour les lieux sanctifiés par des martyrs du premier millénaire après Jésus-Christ : “Ne riez pas du sacré, ne tournez pas en dérision la religion : le Christ est mort pour nous”…

Or, en parcourant le RECUEIL DE TEXTES traduits par G. Bischoff, Th. Brunner, N. Buchheit, C. Dagalita, A. Fernique, A. Leducq, O. Richard et B.-M. Tock à l’occasion du 750e anniversaire de la victoire des Strasbourgeois sur leur évêque Walter, et spécialement du colloque de mars 2012 intitulé STRASBOURG, LE RHIN, LA LIBERTE 1262/2012, l’on s’aperçoit que ce qui pesait singulièrement à Strasbourg, tandis que se poursuivaient sous cet épiscopat les travaux d’élévation pour la nef de sa cathédrale, était le manque de latitude concernant la meunerie (page 24 du fascicule accompagnant le colloque) et l’interdiction des sacrements (pages 5 et 13).  Ainsi les besoins vitaux, matériels et spirituels, doivent être satisfaits pour tout peuple, donc laïquement à plus d’un titre : car cet adverbe dérive du terme grec “laos” signifiant le peuple pris en son ensemble, et prêt à défendre son intégrité !

Dès lors un cri de Georges Bernanos, champion de la liberté par l’intériorité, paraît sortir de la Guerre d’Espagne, plus précisément des Grands Cimetières sous la lune, pour nous réveiller : “L’Evangile (c’est-à-dire la Bonne Nouvelle) est tellement plus jeune que vous !” Quel avènement nous attend donc dans cette “Nouvelle du Bien” possible, sinon la mort de la barbarie, la naissance de la paix, la clarté de la liberté ?

“LA LIBERTE DE LA GLOIRE.”

La gloire demeure une étrange notion, riche et complexe. Au croisement des ères, au confluent des trois langues fondatrices que sont l’hébreu, le grec et le latin, Paul s’adressant aux Romains décrit ainsi les dispositions de la création qui “gémit en travail d’enfantement” (Rm 8, 22) : “avec l’espérance d’être elle aussi libérée de la servitude de la corruption pour entrer dans la liberté de la gloire (c’est-à-dire l’éclatante liberté) des enfants de Dieu” (Rm 8, 21).

Si en hébreu la gloire évoque l’auréole de l’autorité ou encore, chez Isaïe, une “rosée de lumière”, en grec ce terme signifie à l’origine “ce qui apparaît à l’esprit”, donc à l’âme. Nous voilà portés au-delà des terrestres grandeurs d’établissement critiquées au XVIIe siècle par la pensée française, voire des rêves et des crimes de la Révolution, mais non pas loin d’eux : la déclaration des droits de l’homme et du citoyen cristallise bien la révolution chrétienne tout en l’universalisant.

Cet été, la cathédrale de Strasbourg redeviendra certes le cadre des événements de 1262 qui virent la ville se libérer d’une tutelle indigne d’elle comme de son évêché ; mais son bas-côté nord s’éclairera dès le 4 juillet par les 12 toiles de lumière et de présence que le peintre Vicenta Real a rattachées au thème “Peregrinus” comme autant de haltes jalonnant nos routes harassantes : en attendant de fêter son millénaire en 2015, ce monument montre jour après jour l’homme comme un voyageur en marche vers son royaume intérieur.

LA GLOIRE DE LA LIBERTE.

Le royaume intérieur prend et donne des formes infinies. Par exemple, un inédit vient de paraître avec la signature de Jacqueline de Romilly. Son regard et sa voix semblent s’être éteints dans la mort ; pourtant, son timbre et son souffle modulent aux oreilles de Théâme les pages fidèlement exhumées sous le simple titre de Ce que je crois (Editions de Fallois, Paris, mai 2012).

Le souvenir de son attique parisien jonché de livres, publiés ou en gestation, comme d’autant d’îles Cyclades surgit sans peine après plusieurs décennies. L’érudite et pédagogue devenue aveugle continue de nous guider parmi les menaces de la barbarie : “Notre liberté dépend tout entière de cette victoire – de ce primat, en nous, de l’esprit” (page 34).

Voilà deux ans, son ancienne étudiante qui n’était pas encore devenue Théâme lui avait envoyé l’image d’un vitrail strasbourgeois comme support d’une ultime réponse.

En décembre 2010, deux jours après son paisible décès à 97 ans, le quotidien La Croix publiait comme premier inédit une prière en alexandrins récemment recueillie auprès de Jacqueline de Romilly par un de ses proches.

“La paix soit avec vous, la douce paix sur Terre,

Loin des horreurs, des peurs et des deuils de la guerre,

Cela, je veux le croire ; et j’en ferai, Seigneur,

La règle de ma vie et la joie de mon cœur.

Mais la paix la plus vraie, tout au fond de mon être,

Puis-je arriver tout seul à jamais la connaître ?

Pourrais-je pardonner vraiment la cruauté,

Mourir sans épouvante, aimer la pauvreté ?

Il me faudrait, Seigneur, un peu de votre grâce

Pour que je puisse enfin, franchissant cet espace,

Le dire d’un cœur pur, sans nulle réticence :

« La paix soit avec vous » – la paix de l’innocence.”

One Reply to “La gloire de la liberté.”

  1. Quelle force d’âme fallait-il à Jacqueline de Romilly pour graver d’alexandrins jusqu’à son lit de mort !
    On tente d’en faire un modèle à suivre pour tous ceux qui aiment les Humanités; il faudrait bien plutôt en faire un modèle pour l’humanité…

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