en-attendant-le-degel-a27094610

Le quotidien “La Croix” glissa dans son n° du 12 février 2013, largement occupé par l’effacement de Benoît XVI, un entrefilet sur un disque anniversaire pour Henri Dutilleux, ce compositeur que l’inspiration garde jeune et généreux, comme si ses printemps presque centenaires lui garantissaient l’énergie décuplée du renouveau.

 

La fin de L’Espoir d’André Malraux, roman porté par le souffle de l’action que la paix mérite surtout sous le feu des totalitarismes guerriers, résonne elle aussi d’une lumière spacieuse et printanière, comme une triple ouverture de claviers sous la liberté de la nature et sous l’accalmie des hostilités : de rue en rue, les miliciens en musiciens rêveurs se muent…

d_real_fabrica_panos_brihuega_t1900630

Manuel n’entendait que le bruit des fontaines. Le dégel avait commencé ; l’eau coulait sous les chevaliers de pierre ou dans de simples auges, puis se dispersait dans tous les ruisseaux sur ces pavés pointus de la vieille Espagne, où elle dégringolait avec le bruit des petits torrents de montagne, entre les portraits jetés à la rue, les fragments de meubles, les casseroles et les décombres. Aucun animal n’était resté ; mais, dans cette solitude emplie de bruits d’eau, les miliciens qui, çà et là, passaient en silence d’une rue à l’autre, glissaient comme des chats. Et, à mesure que Manuel s’approchait du centre, un autre bruit se mêlait à celui de l’eau, cristallin comme lui, accordé à lui comme un accompagnement : des notes de piano. Dans une maison toute proche dont la façade s’était effondrée dans la rue, toutes les pièces à ciel ouvert, un milicien jouait avec un doigt une romance. Manuel écouta avec soin : au-dessus du bruit de l’eau, il entendait trois pianos. Chacun était frappé d’un seul doigt. Pas question d'”Internationale” : chaque doigt jouait une romance, lentement, comme s’il eût joué seulement pour la tristesse infinie des pentes semées de camions démolis qui montaient de Brihuega vers le ciel blafard.

Faust_et_Marguerite

Soixante-quinze ans plus tard, le printemps est revenu depuis longtemps sur Brihuega. Au terme de la journée où la terre fut ensanglantée par une météorite dans l’Oural, après la nuit où elle effleura même un astéroïde, le premier oiseau chante ici, tel Faust (“le poing” en allemand !) émerveillé, près de Wagner, face au printemps musical également sur le sol allemand, sous la plume de Goethe déjà rencontré chez Théâme,  qui si longtemps mit au point cette voix et ce destin mythiques :

Vom Eise befreit sind Strom und Bäche

Durch des Frühlings holden, belebenden Blick :

Im Tale grünet Hoffnungsglück ;

Der alte Winter in seiner Schwäche

Zog sich in rauhe Berge zurück.

 

“Hors du gel s’élancent le fleuve et les ruisseaux

Par la printanière, douce et vivante vue ;

Dans la vallée verdoie l’espoir, heureux bientôt ;

Le vieil hiver sous sa faiblesse s’exténue,

Retiré tout au fond des lointains durs et hauts.”

(Traduction proposée par Théâme pour ces vers iambiques aux rimes assonantes.)

7fecc82324

On peut même remonter aux paroles dégelées dans le Quart Livre de Rabelais (chapitre 56, édition de Guy Demerson, Seuil, 1973), comme si le verbe poussait telle une herbe, sous les couches d’un cristal aussi dru que matinal, profonde et féconde très loin à la ronde :

“Il me souvient d’avoir lu qu’au bord de la montagne où Moïse reçut la loi des Juifs le peuple percevait les voix par la vue. – Tenez, tenez, dit Pantagruel, voyez-en ici qui ne sont pas encore dégelées.” Alors, il nous jeta sur le tillac de pleines poignées de paroles gelées ressemblant à des dragées perlées de diverses couleurs.

N’est-ce pas le mystère de la culture, renouvelant sans fin l’humaine aventure, d’une vive clarté, d’une mémoire fraîche qui retrouve et repêche, qui ne peut s’écarter ? Oui, le dégel attend toute vie humaine, même durcie par la misère et la haine.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *