Entre la frénésie

et la morne inertie

de la Nativité

palpite une clarté.

Comme la langue et la mystique juives, Eric-Emmanuel Schmitt connaît par l’expérience la plus inexprimable le désert : l’hébreu tend même à désigner sous le terme désert, qu’on peut transcrire en “mid’bar”, le “berceau de la parole” ou de “toute chose”. En ces jours où le monde se rappelle obscurément que son calendrier le plus répandu plonge ses racines dans la naissance du Juif de Palestine appelé Jésus de Nazareth et mis au monde à Bethléem, il est permis de revoir dans ce toponyme la maison du pain, célébrée dans la joie ou la miséricorde à Noël, et préfigurant depuis quelque deux mille ans chaque célébration de Pâques, c’est-à-dire du passage par la mort acceptée pour devenir vie partagée. Cinquante ans après la rencontre du Petit Prince et du Renard sous la plume de l’aviateur encore en guerre Antoine de Saint-Exupéry, Eric-Emmanuel Schmitt a mis en scène la confrontation, en Autriche à Vienne en 1938, de Sigmund Freud et d’un mystérieux Visiteur :

SCÈNE 8 du VISITEUR 
L’Inconnu se dégage lentement des doubles rideaux et va fermer la fenêtre. Puis il se retourne et s’incline devant Freud.
L’INCONNU. Walter Oberseit.
FREUD (atone). Pardon ?
L’INCONNU. Walter Oberseit. C’est le nom de l’homme qu’on cherche.
FREUD. C’est-à-dire le vôtre.
L’Inconnu ne dément pas. Un temps.
L’INCONNU. Walter Oberseit. Un pauvre homme que l’on a élevé enfermé dans une cave durant ses douze premières années. Lorsqu’on l’a délivré, il n’avait jamais vu le jour ni entendu une voix, il ne connaissait que les ténèbres. Il est resté prostré pendant des mois: on a dit qu’il était imbécile. Puis, lorsqu’on l’a amené à la parole, il s’est mis à inventer
des histoires, des récits où il se mettait en scène, comme pour rattraper toute cette vie perdue: on a dit alors qu’il était mythomane. (Freud souffle tellement qu’il voudrait ne plus entendre.) Personne n’avait rêvé sa vie pour lui. Personne ne se pencha sur son berceau en lui prêtant le succès, le brillant ou les plus belles amours. Les fous sont toujours des enfants que personne n’a rêvés. (Un temps.) Je me sens très proche de lui.
FREUD (paisiblement). C’est étrange, vous m’avez roulé, je ne vous en veux même pas. (Freud s’approche de la fenêtre et l’ouvre.) Au contraire, même, je me sens comme débarrassé d’une douleur, comme si l’on m’avait enlevé une épine…
L’INCONNU. C’était le doute.
FREUD (devant la fenêtre ouverte). Le monde a mal, ce soir. (On entend au loin les couplets des soldats nazis.) Il retentit des chants de la haine; on me prend ma fille; et un malheureux entre chez moi que, pour la première fois, je ne veux pas soigner… (Il se retourne vers l’Inconnu.) Car je ne vous soignerai pas. Ni ce soir, ni demain. Je ne crois plus à la psychanalyse. Plus dans ce monde-ci… (Pour lui-même.) Faut-il sauver un canari lorsque toute la ville brûle ? Comment croirais-je encore à une cure ? N’est-il pas ridicule de soigner un homme lorsque le monde entier devient fou ?… (Un temps.) Est-il vrai que personne ne vous a aimé ?
L’INCONNU (subitement ému). Aimé vraiment ? Je ne sais pas.
FREUD (sans se retourner). Sans amour, il n’y a que solitude. (L’Inconnu, trop bouleversé, ne peut même pas répondre.) Si je n’aimais pas Anna, Martha, mes fils, aurais-je pu continuer à vivre ?
L’INCONNU. Mais dans ce que vous appelez votre amour, il y a le leur, celui qu’ils vous donnent en retour…
FREUD. C’est vrai.
L’INCONNU. … tandis que lorsque vous êtes seul à aimer, tout à fait seul…
FREUD (se retourne et prend maladroitement la main de l’Inconnu). Je ne vous en veux pas de m’avoir menti. Mais ce soir, je ne peux qu’attendre ma petite Anna, rien d’autre. Venez me voir demain. Nous… nous parlerons. Je… je ne saurai peut-être pas vous… aimer… mais je vous soignerai, ce qui est une autre manière d’aimer… (Prenant sa décision.) Je m’occuperai de vous.
L’Inconnu garde la main de Freud dans les siennes et Freud, quoique très pudibond, ne se sent pas la force de lui refuser cela.
FREUD. Voyez, ici, il n’y a que nous, deux hommes, et la souffrance… c’est pour cela que Dieu n’existe pas… Le ciel est un toit vide sur la souffrance des hommes…
L’INCONNU. Vous le pensez ? Vraiment ?
FREUD. La raison a fait fuir les fantômes… Il n’y aura plus de saints désormais, seulement des médecins. C’est l’homme qui a la charge de l’homme. (Un temps.) Je vous soignerai.
L’INCONNU (sur le ton de la confidence). Dites-moi, tout à l’heure, vous avez réellement cru que j’étais… (Montrant le ciel.)… Lui ?
FREUD (honteux). J’ai perdu pied.

Avant de suivre, malgré la piètre qualité de l’enregistrement sonore, une séquence de l’opéra de Stavros Xarkhakos adaptant ce passage – sauf quelques-unes des répliques transcrites ci-dessus, remarquons le sens du nom que porterait ici l’Inconnu : Oberseit, c’est-à-dire en allemand côté supérieur ou haute côte

A la crête de la fête s’inscrit donc le sommet d’une paix toujours en avant de notre âme, de ses flammes et de ses lames, de notre malheur silencieux et de nos plus intimes lieux ; il suffit pourtant à la Bonne Nouvelle de nous toucher et protéger par ses ailes pour nous faire entrer, souffle et corps, dans l’aventure de l’accord.

 

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