Au-delà des pistes ouvertes sur le Nouveau Monde, la vie et les œuvres de Christophe Colomb, qui vient de faire l’objet d’une superbe monographie sur la chaîne franco-allemande Arte, prêtent ou plutôt donnent abondamment à la musique, même intérieure.

Fions-nous d’abord aux cartes et lettres, par exemple à la missive que ce navigateur adressait aux Rois catholiques sur le troisième voyage aux Indes (1498) :

“Sérénissimes, Très Hauts et Très Puissants Princes, Roi et Reine, nos seigneurs,

La Sainte Trinité a conduit Vos Altesses en cette entreprise des Indes et, dans son infinie bonté, elle fit de moi son messager. Ce pourquoi je vins chargé de cette ambassade en votre royale présence comme aux plus hauts princes de la Chrétienté qui tant s’exerçaient en la foi et travaillaient à sa propagation.

[…]

Je partis au nom de la Sainte Trinité et revins très vite avec, en mains, les preuves de tout ce que j’avais dit. Vos altesses me renvoyèrent alors en ces terres et, en peu de temps (…) je découvris par la divine vertu trois cent trente-trois lieues de terre ferme à l’extrémité de l’Orient et sept cents îles importantes, outre celles que j’avais déjà découvertes en mon premier voyage…”

Sans doute ce héros passionné inspira-t-il le personnage, amoureux et cosmique, de don Rodrigue à Paul Claudel pour le drame  du Soulier de satin publié dès 1929, la même année que Le Livre de Christophe Colomb ; la fin de sa réécriture en 1943 pour la scène comporte cette exclamation : “Je n’ai jamais vu quelque chose de si magnifique ! On dirait que le ciel m’apparaît pour la première fois. Oui, c’est une belle nuit pour moi que celle-ci où je célèbre enfin mes fiançailles avec la liberté !”

Dans le livret qui servit à Darius Milhaud pour la composition de l’opéra Le Livre de Christophe Colomb, Paul Claudel avait fait dire au navigateur

seul, près de la fenêtre, regardant l’Atlantique et le large chemin doré que fait le soleil couchant sur les eaux :

Que c’est beau, la mer ! Que c’est bon entre mes bras, la terre ronde ! Que c’est beau, le chemin vers l’Occident ! Qui me donnera tout cet or là-bas pour que j’y enfonce les mains ! Ah, combien de temps encore tarderai-je à suivre l’appel de ce soleil qui m’invite à le suivre ! Au lieu d’errer misérablement de port en port, en picorant ma nourriture çà et là à la manière des oiseaux de mer, quand m’engagerai-je tout droit sur cette route royale ? Quand mettrai-je la main sur l’Inde ? Quand foulerai-je d’un monde à l’autre ce tapis de pourpre que le soleil couchant déroule sous mes pieds ?”

Au terme de l’aventure humaine et marine de Christophe Colomb, voici la prière, habitée autant par son nom et son prénom que par les Psaumes ou la Genèse du premier Testament, chantée alors, après sa mort, par la reine Isabelle et le chœur d’opéra :

“Nous vous supplions, Portes Eternelles ! // Afin qu’ayant traversé le premier le grand Abîme //Il atteigne enfin ce que les deux ailes de son désir cherchaient, vous ô Portes Eternelles ! Et le Patriarche Noé envoya la colombe et elle revint au bout de trois jours.”

Précisément, Casimir Delavigne évoqua dans ses Messéniennes au début du XIXe siècle – comme dans le sillage d’Europe enlevée sur la mer inconnue, de l’antique Proche-Orient vers l’Occident auquel elle va donner son élan, son nom et les outils de contact nés avec elle au Levant –
Trois Jours de Christophe Colomb :
“Aux Américains.
En quarantaine.
– En Europe, en Europe ! – Espérez! – Plus d’espoir !
– Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde.
Et son doigt le montrait, et son œil, pour le voir,
Perçait de l’horizon l’immensité profonde.
Il marche, et des trois jours le premier jour a lui;
Il marche, et l’horizon recule devant lui;
Il marche, et le jour baisse. Avec l’azur de l’onde
L’azur d’un ciel sans borne à ses yeux se confond,
Il marche, il marche encore, et toujours; et la sonde
Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond.
[…]

O Liberté, dit-il, sors de ce doux sommeil
Qu’à l’ombre de mes lois tu goûtes sur ces rives,
Et que pour s’affranchir l’Europe à ton réveil
Secoue, en m’appelant, ses mains longtemps captives!
D’un regard de tes yeux réchauffe ces cœurs froids,
Engourdis sous un joug dont ils aiment le poids.
De tout pouvoir injuste éternelle ennemie,
Va donc, fille du ciel, va par de là les mers,
Va, toi qu’ils croyaient morte, et qui n’es qu’endormie,
Briser les fers rouillés de leur vieil univers!

Colomb se ranimait à cette noble voix.
– Terre ! s’écria-t-on, terre ! terre !… il s’éveille;
Il court : oui, la voilà, c’est elle, tu la vois.
La terre. … ô doux spectacle ! ô transports ! ô merveille !
O généreux sanglots qu’il ne peut retenir!
Que dira Ferdinand, l’Europe, l’avenir?
Il la donne à son roi, cette terre féconde;
Son roi va le payer des maux qu’il a soufferts;
Des trésors, des honneurs en échange d’un monde,
Un trône, ah! c’était peu !… que reçut-il ? des fers.”

Cette voix désenchantée, un autre aventurier des mers et du verbe la fit retentir sourdement dans sa Nouvelle histoire de Mouchette éclose aux Baléares en 1936, à l’atroce soleil de la misère et de la guerre. Autour d’une première Mouchette, Georges Bernanos avait composé des “ensembles indéchirables et des masses en mouvement” à la Beethoven, d’abord admirés par le même Paul Claudel dès la parution de son premier roman Sous le soleil de Satan en 1926. Et voici comment ce jeune personnage féminin portant déjà le même surnom que l’épouse du romancier perçut l’appel de la fugue et du crime “dans les jardins aux ifs taillés”… “C’est de là qu’elle est partie, et elle est allée plus loin qu’aux Indes… Heureusement pour Christophe Colomb, la Terre est ronde ; la caravelle légendaire,  à peine eut-elle dégagé son étrave, était déjà sur la route du retour…”

La seconde Mouchette donc, un tragique samedi après-midi, fuit l’école haïe et l’odieuse répétition pour la distribution des prix.

“Voici qu’elle reconnaît la strophe familière, le “Plus d’espoir !” que Madame jette avec un terrible rictus de sa bouche mince et un mouvement de tête si violent que son peigne lui tombe dans le cou…

Espérez !… Plus d’espoir !

Trois jours, leur dit Colomb, et je vous dô…o…nne un monde.

Et son doigt le montrait, et son oeil pour le voir

Scrutait de l’hô..o.o.rizon l’i…mmen-si…té prôo..fonde…

En 1967, avec des paroles à peine modifiées, Robert Bresson a su donner à la chanson de Colomb sa navrante lumière noir et blanc.

Mais le croyant engagé Bernanos, dont le chant du cygne, soutenu par-delà sa mort en 1948 par Francis Poulenc, allait être un opéra sauvé de tous les naufrages collectifs et personnels par-dessus l’Atlantique, intitulé Dialogues des Carmélites, écrivait au Brésil en 1940, entre les cris de ses enfants et les urgences de sa fazenda, dans son journal de résistance Les Enfants humiliés ce que Théâme citait déjà voilà plus d’un an dans le billet intitulé “Vous êtes sacré, comme l’enfant” ; ces lignes représentent le cœur de son âme, le mystère de paix plus fort que toutes les guerres, la mélodie amoureuse et silencieuse d’un sublime horizon, d’une ultime oraison, d’une intime chanson :

Oui, il serait préférable, en un sens, de ne rien dire de ce pays puisque toutes ces phrases ne font sans doute que tromper mon ignorance et la vôtre, qu’elles m’éloignent probablement de lui sans vous en rapprocher. Mais que puis-je ? Le plus grand risque serait encore de ne pas s’accepter soi-même. Or, après avoir tant travaillé depuis vingt ans, je commence seulement à croire que je ne me suis pas trompé, que j’étais réellement condamné à cette espèce de langage conventionnel qui est celui de l’écrivain. Je n’ai jamais pris très au sérieux ce langage, il m’arrive souvent de le haïr. Mais pensez que le bon Dieu ne m’a donné que ce moyen de vous émouvoir en faveur de ce que j’aime, je ne méritais pas un autre instrument que l’orgue de Barbarie dont je joue sous vos fenêtres, ô mes vieux compagnons ! Lorsque j’étais jeune encore, il m’arrivait peut-être de tourner la manivelle du bout des doigts, de pencher un peu trop la tête vers mon pauvre moulin. C’est fini. Réfléchissez un peu, faites-moi cette charité. Je ne puis plus prendre cet objet pour un chef-d’œuvre de lutherie, il y a trop longtemps que je le porte, la courroie m’en scie l’épaule. Je continuerai de moudre jusqu’à ce que le moulin soit vide, voilà tout, je le rendrai vide au bon Dieu et même j’essaierai de l’astiquer soigneusement une dernière fois avant de mourir, non dans l’espoir d’épater les musiciens du paradis, mais pour l’honneur de la profession. D’ailleurs ce n’est plus sous vos fenêtres que je joue, réfléchissez à cela aussi. Le vieux bonhomme a changé de trottoir, le vieux bonhomme en a fini avec les concierges et les flics. Je n’attends plus qu’un visage ami m’apparaisse derrière les vitres, je ne suis plus tenté de loucher vers les premiers étages opulents ou la mansarde à géraniums. Ma musique vous arrive du bout du monde, ainsi que le témoignage non pas de mon art, mais de ma constance. Lorsque vous ne l’entendrez plus, ce ne sera pas ma faute. J’aurai fini bravement ma carrière de chanteur des rues dans un pays sans rues ni routes – à moins que vous ne croyiez l’entendre toujours. Car ce n’est pas ma chanson qui est immortelle, c’est ce que je chante.

 

 

 

 

 

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