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Rembrandt, “Le Riche”, http://musee-jacquemart-andre.com/sites/default/files/styles/partenaire_mav/public/gemaldegalerie_le_riche_web2.jpg?itok=R6JNz66O

En la toute nouvelle fête de Jean-Paul II, célébrée pour commémorer son cri “N’ayez pas peur !”, en cette 90e semaine des Missions, interrogeons quelques paradoxes de notre humanité, toujours entre l’infime et l’infini.

L’exposition Rembrandt intime nous donne par exemple à voir les détails dialoguant avec les questions les plus graves et les plus hautes, les plus silencieuses et les plus harmonieuses, tel ce riche croulant sous le chaos de ses biens en mal de lumière.

Héraclite l’obscur avait déjà retourné comme un gant, expression chère à Bernanos, l’imposture qui rassure à peu de frais, quand un vent frais ne cesse de parcourir l’âme humaine, de la dilater pour la rendre saine :

ΨΥΧΗΣ ΠΕΙΡΑΤΑ ΙΩΝ ΟΥΚ ΑΝ ΕΞΕΥΡΟΙΟ,

ΠΑΣΑΝ ΕΠΙΠΟΡΕΥΟΜΕΝΟΣ ΟΔΟΝ,

ΟΥΤΩ ΒΑΘΥΝ ΛΟΓΟΝ ΕΧΕΙ.

De l’âme les limites, même si tu avances, tu ne saurais les atteindre tout en essayant d’en faire le tour : si profond est le verbe qui l’habite. Cette parole d’Héraclite (fragment 45, dans une traduction proposée par Théâme) m’est venue par les diverses pistes de l’amitié sans limites : car un ami, comme l’écrit – en hommage au secret – Frédéric Vitoux dans Il me semble que Roger est en Italie, est un démultiplicateur de bonheur. Ainsi l’intime tutoie toujours – plus ou moins – l’infini.

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L’auteur de la première autobiographie devenue des Confessions a dit à sa manière cette merveille en s’adressant à Dieu : “Or vous m’étiez plus intime que mon tréfonds, plus élevé que mes propres cimes” (Livre III, chapitre 6, paragraphe 11.). Augustin dont les routes relièrent l’Italie et l’Afrique poursuivra : “Que suis-je donc ? […] Une vie variée, hétéroclite et sans limite – violemment ! A travers ma mémoire, ses champs, ses antres, ses cavernes innombrables et grouillant d’innombrables [êtres…], parmi tous ces objets je cours en tout sens, je veux m’envoler de-ci, de-là, je m’enfonce même autant que je peux : mais la limite au regard n’apparaît nulle part.” (Livre X, chapitre 17, paragraphe 26 ; traduction proposée par Théâme également pour ces passages des Confessions.)

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Saint Augustin arrive à Ostie, port de Rome, http://peintures.murales.free.fr/fresques/Italie/Toscane/SanGiminiano/SanGiminiano_Augustin/SanGiminiano_cycle_Augustin_gozzoli_arriv%C3%A9e_Ostie.JPG

Douze siècles plus tard, le même tremblement saisit Pascal face aux deux infinis comme à l’ordre surnaturel, dans les fragments 72 et 793 des Pensées (édition Brunschvicg) :

Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti.

De tous les corps ensemble, on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible, et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits, on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité, cela est impossible, d’un autre ordre, surnaturel.

Électeurs et lecteurs dès lors sont placés au pied des murs – qu’il faut d’abord détruire si l’on veut se conduire, avec de nouveaux moyens, en frères et citoyens – par le romancier engagé pour la liberté Georges Bernanos : “On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne, écrit-il en 1946 dans La France contre les robots, si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.”

Dans son journal de résistance rédigé du fond de son exil au Brésil et intitulé Les Enfants humiliés, il avait échafaudé cette prosopopée de la société : ” La multiplication des imposteurs, loin de me compromettre, renforce la puissance de l’État. Dans une société qui ne compterait que des imposteurs, l’État serait dieu, les imposteurs le feraient dieu. Il ne faudrait pas moins d’un dieu, en effet, pour donner une réalité à des apparences et faire quelque chose de rien. Marchez donc hardiment, non vers le but que la Providence vous assigna jadis, mais dans la route étroite que je trace à mesure devant vous et qui, je ne vous le cèle pas, tourne en rond. Tourner en rond, cela s’appelle avancer. Je ne vous promets pas un avenir, je garantis votre avancement. Il serait fou que vous attendiez de moi que j’ajoute quoi que ce soit à votre médiocre substance, je ne dispose pas des secrets de la vie. Les honneurs et les dignités dont je vous couvre donneront seulement l’illusion d’un accroissement de taille et de poids. À la mort, le bon Dieu n’aura que la peine de détortiller les mètres de papier d’or, d’argent ou d’étain, et de vous sortir de cette volumineuse enveloppe ainsi qu’un minuscule berlingot. »

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Dernière scène de “Mouchette“, film de R. Bresson, http://66.media.tumblr.com/c7cc9b853e8c22fcb91e576c87faf0b2/tumblr_nr38lcWmWP1u7rdioo3_1280.jpg

À la même époque, la liberté suffoquait ailleurs encore, lorsque la peur violait les âmes jusqu’à la moelle, comme le prouve l’ouvrage Les Chuchoteurs : vivre et survivre sous Staline de Figes Orlando (traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, préfacé par Emmanuel Carrère, Denoël, 2009, page 39) : “Le vrai pouvoir et l’héritage durable du régime stalinien […] se trouvent […] dans le stalinisme qui s’est insinué en chacun des Soviétiques.”

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Notre seule mission n’est-elle pas de répondre sans peur à la vocation, c’est-à-dire – comme le dit aussi Bernanos – à l’appel que nous entendons à l’infini monter de l’intime, à l’ordre ultime qui nous est intimé par notre conscience, qu’ils prennent la voix de la plus poignante compassion ou de la responsabilité la plus pressante ? Barbara Stern, lauréate du prix 2016 de la Société des écrivains d’Alsace, de Lorraine et du Territoire de Belfort, vient de le chanter, sinon sur tous les tons, du moins en trois langues. Ainsi commence l’ultime poème de son recueil (dont elle a traduit le titre ainsi : “La vie est ailleurs”), successivement en dialecte alsacien, en français, puis en allemand.

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S’MeerWelle, Hände / gàr nix meh / mer heert brele ìn d’r Nàcht / d’Hoffnung versüfft

La MerDes vagues et des mains / et puis plus rien / des voix, les cris / l’espoir se noie

Das Meer :

Wellen und Hände und dann nichts mehr / Stimmen, Geschrei / die Hoffnung, die sich ertränkt

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Etoiles bleues d’une grue au petit matin, cliché Théâme.

 

4 Replies to “L’intime et l’infini.

    1. Merci, chère Ilona, de nous rappeler combien la réponse est urgente et pressante à l’appel d’agir – de VIVRE. Deux des fils entrelacés ici me viennent de notre amie “commune” Anne : celui d’Héraclite et celui de Frédéric Vitoux, comme vous l’avez peut-être deviné. Car nous ne pouvons agir et VIVRE, vous le savez, qu’en tissant des réseaux amicaux.

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