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Saint-John Perse représenté par Andras Beck dans le parc de la villa devenue musée à Pointe-à-Pitre, guadeloupe-leguide.fr .

À nulles rives dédiée, à nulles pages confiée la pure amorce de ce chant…

[…]

« Où vont les sables à leur chant s’en vont les Princes de l’exil,

[…]…

Sagesse de l’écume, ô pestilences de l’esprit dans la crépitation du sel et le lait de chaux vive !

Une science m’échoit aux sévices de l’âme… Le vent nous conte ses flibustes, le vent nous conte ses méprises !

Comme le Cavalier, la corde au poing, à l’entrée du désert,

J’épie au cirque le plus vaste l’élancement des signes les plus fastes.

Et le matin pour nous mène son doigt d’augure parmi de saintes écritures.

L’exil n’est point d’hier ! l’exil n’est point d’hier ! « Ô vestiges, ô prémisses »,

Dit l’Étranger parmi les sables, « toute chose au monde m’est nouvelle !… » Et la naissance de son chant ne lui est pas moins étrangère. 

Saint-John Perse, Exil, II, 1942.

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Comme Europe exilée du terroir phénicien mit au monde un regard de marins musiciens, la Guadeloupe nous tend sa loupe et nous apprend à mieux voir à travers les fracas noirs. Car l’étrange frémissement de l’âme que déchire sans fin le mal sous tant de lames, sans cesse arrachée à son envol par un rien, à peine rattachée à son sol aérien par l’amorce d’une force, par l’élan d’autres chants, ces jours-ci trois auteurs nous l’offrent, éclairant nos seuils entre tant de deuils, ouvrant bien largement leurs coffres. Nous regardons alors SURGir nos propres SOURCes sans faillir.

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“La Prémonition de Socrate” avec son auteur, Christian Savés, actu.cotetoulouse.fr .

L’exil intérieur de Platon nous sort du nôtre : La Prémonition de Socrate est un apôtre de l’Idée du Bien. En tissant des liens comme une lumière ou comme un soleil, elle fonde la première émergence du réveil. Dans le ΔHMOΣ où s’est un jour bâtie, avec ses dangers, la DEMOcratie, vit toujours le ΔAIMΩN, Génie du don, car d’abord de la conscience, donc du PARTAGE en confiance !

Il est une noble voix qui porte et exprime un désespoir socratique, fait de paroles mais aussi de silences, fait de refus, de fronde, d’ironie, de subversion et même de provocation… et c’est toujours la même voix, celle de l’homme qui fait l’effort de se penser dans un monde chaotique et parfois rebutant dont il ne perçoit pas forcément le sens ni la direction qu’il prend…

Telle est l’ouverture en conclusion d’un trésor reçu sans érosion : de La Prémonition de Socrate – Nihilisme et démocratie par Christian Savés, Publibook, 2014. Ces racines dont les plus profondes puisent l’eau vitale pour le monde, Michel Serres les donne à pleines mains pour apaiser les plus obscures faims.

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Cliché Théâme.

En effet, comme l’oiseau de Minerve ou l’obscurité qui d’esprit s’innerve, l’espérance est nocturne, elle est aveugle ; mais bienheureux les faibles. Car, derrière ce que dit un autre, on entend le bruit de fond des hommes et des choses. Écoutons : Du bonheur aujourd’hui se construit au large et se produit. C’est toujours l’accord juste, dans nos maux les plus frustes, qui se trouve et demeure en jeu, qui nous affine à son feu. Une fois encore, la voie radiophonique, même sur l’âpreté des actualités, diffuse ses rayons de voix et de musique. Il suffit ensuite de parcourir le livre Adolf Busch – le premier des justes, pour mieux le connaître que par un buste, pour entendre la vie hors de la mort sortir. C’est une fresque bruissante, une syntaxe dansante : l’histoire de la musique s’y joint à l’histoire tout court en contrepoint.

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Cliché Théâme.

C’est cela un maître, écrit à la fin le professeur André Tubeuf qui le sait aussi par des générations de disciples auxquels il ouvrit l’oreille intérieure, il ne rend pas meilleur, il rend plus plein, et plus pleinement soi-même. Il ne donne pas une leçon de musique, ni de style. Mais une leçon d’être. Le BUISSON de cet Adolphe nie par son foisonnement d’harmonies qu’un gouvernant dépravé tienne le haut du pavé :  l’intégrité musicale n’est jamais à fond de cale. Certes, l’exil n’est point d’hier, mais nous n’en sommes pas fiers. Et comment se mettre tout entier dans sa musique si face à soi on ne sent pas des frères ? Il ne nous reste plus qu’à bien initier à des valeurs permanentes de vieille Europe ceux qui ne savent toujours pas remercier quand la mélodie court et se développe. Car elle nous rend insensiblement à la naissance de la culture, à l’espérance de la nature, au courageux retour vers l’horizon d’amour.

2 Replies to ““L’exil n’est point d’hier !”

    1. La résonance de l’exil est ici double : Alexis Leger a dû quitter sa Guadeloupe natale à la fin du XIXe siècle, puis la métropole en plein conflit mondial, en 1942. Le diplomate (paraît-il, taxé par Hitler de “Martiniquais sautillant”, mais écouté par Roosevelt à l’égal de Jean Monnet) avait adopté des pseudonymes pour éviter la contamination de sa fonction officielle par sa vocation poétique : celle-ci valut à Saint-John Perse le prix Nobel en 1960. On reconnaît dans cet extrait d’Exil inaugurant ses années américaines la puissance fondatrice de la poésie: la patrie est celle de “l’âme”, apprivoisée et cultivée – parfois violemment – par le “chant”, quitte à passer par des versets aussi sonores que secrets.

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