Strasbourg, face à la place des Etudiants, 13 décembre 2018.

À la vieille cité

trahie et meurtrie, par la barbarie

frappée d’opacité,

la mémoire murmure

du fond d’un réservoir noyant le désespoir,

sous les larmes qui nous murent,

un quatrain de Rimbaud,

chaud comme des caresses,

aimanté par le beau,

doux comme la tendresse,

pour accompagner des fils morts ou les soigner, les rendre forts,

afin qu’ils aillent vers la naissance qui, sans puissance, vers nous s’avance :

L’étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L’infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l’Homme saigné noir à ton flanc souverain.

Strasbourg, 3 décembre 2018 : perles de lumière filantes au phare cathédral.

Car, dans la nuit, un gouffre de violence a tournoyé, gonflé de pestilence

et de sang les ruelles où bat le cœur du service, des idées, des valeurs.

Or voici que trois fêtes se cumulent :

  • à travers les continents, d’un visage rayonnant,

Lucie que nul oubli ne dissimule,

Cathédrale de Syracuse consacrée à sainte Lucie : colonne de l’ancien temple d’Athéna. 
  • Odile qu’une source un jour guérit et par qui plus large la vue s’offrit,
“Sainte-Odile, lumière du coeur” in “Monastères d’Europe : les témoins de l’Invisible” (Zodiaque, DDB, 2018).
  • Jean de la Croix puisant dans les ténèbres l’onde qui sait redresser nos vertèbres :

Bien sais-je la Source qui jaillit et fuit, malgré la nuit !

Cette Source éternelle bien est celée, et pourtant sa demeure, je l’ai trouvée, malgré la nuit ! 

Fra Angelico : songe d’Innocent III (Jean de la Croix, édition Gallimard, collection Poésie).

Que sur cette terre d’Alsace et d’accueil,

en nous tournant vers l’Invisible pour sauver victimes et cibles,

nous sachions par l’honneur transfigurer le deuil.

Strasbourg, place Kléber le 13 décembre 2018.

Quelques paroles chuchotées

par son enfant en plein tourment

tout à l’heure à la ville aimée

ressemblent à celles du psaume qu’aujourd’hui la liturgie partout chante ou relit sans bruit :

Écoute, ma fille ! Regarde et tends l’oreille...

Toi, la fille de Tyr, on te vêt de merveilles ! (psaume 44/45)

L’antique poème semble prophétiser : qui serait la Tyrienne aux sens bien aiguisés ?

L’on peut y voir la Phénicienne Europe dont la course vers nous sans fin se développe.

En ouvrant grand les yeux, sauvons la liberté : l’âme prend le large, quoi qu’il puisse en coûter,

pour que l’essentiel dure et vive.

Dans la même cité vient d’être décerné

ce qui relie hommes et rives,

le prix Sakharov, à Oleg Sentsov.

En fermant les yeux l’on peut même entendre sur le (glacial) glas monter le cri tendre

d’un oiseau, clair et haut.

Strasbourg, 13 décembre 2018 : “street art” dans un square, entre les boulevards et la place des Halles.

3 Replies to ““L’étoile a pleuré rose…”

  1. L’étoile a pleuré rose, oui toutes les étoiles du marché de Noël de Strasbourg ont eu ces larmes en creux, et le creux des oreilles est devenu le coeur des oreilles grâce à la parole du poète. Tristes tympans des fusillades qui gardent la tonalité des détonations et pourtant, fille de Tyr ou de Neudorf, pourtant en cet avent, tends l’oreille. Précédant l’Emmanuel que nous commençons à invoquer solennellemnt demain en ses sept grandes Ô, quelque saints de décembre déjà viennent nous sauver. Merci à Theâme d’en réunir ici le cortège: Oui que Lucie tienne nos lampes allumées, qu’Odile d’Alsace dont le frère aussi connut la mort violente intercède pour nos yeux large-ouverts selon notre européenne vocation, et que Jean de Dieu nous guide à travers les nuits de l’âme vers le jour du Bien-Aimé des Nations qui n’en finit pas de venir nous sauver. Oiseau jamais intercepté, avant qu’un mince fusil vienne t’abattre, continue à chanter dans nos villes, ton étoile m’est douce au cœur. Et l’espérance comme dit un autre de nos poètes, l’espérance est violente.

    1. Et voici le dénouement de la tragédie (unité de lieu Strasbourg, unité de temps 48h d’une nuit à une nuit) rédigé hier matin, loin du drame, par Anne Miguet en mémoire notamment de Kamal, Franco-Afghan ayant fui les Talibans, mais tombé, son enfant dans ses bras, sous une balle tirée en pleine face par Cherif Chekatt qui l’avait hélé de nuit par derrière, civilement, dans la ruelle des Orfèvres illuminée :

      “KA : on compte les deux lettres communes à ces deux noms, à ces deux morts violentes de Strasbourg : Kamal le sage et Chekatt le fou, unis dans ce KA, cet effroyable cas, donc étymologiquement dans cette chute, de la vie à la mort ; oui, l’avent dans les rues de Neudorf a pris cette année un tout autre sens et dans LAZARET, l’inoubliable nom de la dernière rue, on retrouve cet E A T… La ligne brisée du K est remplacée par la ligne brisée du Z. Y voit-on “Satan tomber comme l’éclair” ? Mais la lèpre guérie, mais le pauvre gagnant son paradis, mais le mort qui ressuscite ? Que de rumeurs dans les rues de la ville, que d’arômes dans celle de Neudorf ! Sera-ce le vinaigre pour Chekatt-le-fou et le chocolat pour Kamal-le-sage? L’impact de chaque balle fait des trous dans nos âmes. Kafka contre Zénon, flèche et procès, où allons-nous, mes amis, où allons-nous ? Dans les rues de la ville-en-avent reste-t-il un amour dans le temps divisé ? Encore un fiévreux en-avant ? Et, quand passera l’Inconnue qui a besoin d’une place pour accoucher, lui ouvrira-t-on une porte ? Aujourd’hui malgré tout, de Neudorf ou d’ailleurs, ne fermons pas notre coeur.”

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