Daraya : la bibliothèque sous les bombes“, capture d’écran sur France 5.

L’alphabet voyagea dans l’espace et le temps : le voici vivant sous la forme latine pour l’anglais, sémitique pour l’arabe, sur la carrosserie d’un bibliobus héroïquement affrété par de jeunes habitants de Daraya : à son bord, ils approvisionnèrent en livres, rescapés avec eux du déluge de violence abattu sur la Syrie, le camp d’Idleb… Ce véhicule sauveur et les lunettes du cinéaste incarnent ensemble la course originelle d’Aleph (première lettre portant tout l’alphabet primordial, mais aussi la forme et la désignation du taureau…) et d’Europe : princesse vouée au Couchant par son nom reçu de sa région natale, arrachée du littoral phénicien actuellement syro-libanais par une prodigieuse monture mi-terrienne, mi-céleste, à la fois bestiale et divine, EurOpe n’a pas signifié pour rien les Larges-Vues que les contrées grecques perçurent dans son nom en l’accueillant.

“Daraya : la bibliothèque sous les bombes”, 2e capture d’écran de France 5.

Avant de souffrir tout près de là, Homs avait laissé à des voyageurs guidés il y a quinze ans par leurs amis syriens (qui citaient leur pays comme… “Souriez” !) des images vibrantes de clair-obscur.

2004, un tisserand au travail dans l’ombre de son atelier homsiote.

Tout à côté des charpentiers et de leurs cercueils odorants en devenir, les lampes des sanctuaires brillaient en paix dans le doux cliquetis aérien de leurs lustres, ciselés dans le verre également inventé sans doute sur cette terre même par les ancêtres phéniciens.

2004, dans une église de Homs.

Mais, tel le phénix qui veille aussi dans leur première dénomination, les descendants des Phéniciens savent faire renaître de leurs cendres leurs cités millénaires. L’espérance a les traits et le regard de la jeune Europe, dont l’âme pourrait aussi réveiller sa fille, notre Europe si souvent dénigrée comme vieille.

Livre de Ziad Hilal, mars 2019.

En homme de prière, de plume et de fraternité, Ziad Hilal n’a pu que balbutier face à la barbarie au début de son livre :

“Parviendrai-je à professer cette fraternité sur le fracas des déflagrations ?”

Editions Bayard.

C’est pourtant lui qui du brûlant naufrage où Homs s’abîme, des disparitions les plus désespérantes pour les familles et les communautés aimées, sauve le précieux cahier rempli par le père Frans, qui a trouvé la mort dans le havre même de sa contemplation, le jardin d’un couvent :

Chaque matin, Frans se levait tôt. Bible en main, il allait méditer, seul, dans cet écrin. Il en profitait pour peaufiner sa prochaine homélie. Lui qui écoutait inlassablement les peines de ses concitoyens avait besoin de s’épancher dans le cœur de Dieu. Cette intimité lui donnait la force de continuer sa mission, attentif et disponible pour les plus fragiles. Dans le livre sur l’écoute qu’il avait publié en Syrie, Frans soulignait l’importance d’entrer en relation profonde avec l’autre, d’être totalement présent à lui. Écouter non seulement ses paroles, mais au-delà, écouter ses gestes, sa manière de parler, son visage, ses mains… Écouter l’autre en plénitude et le recevoir comme le désert reçoit les rayons du soleil.” Frans incarnait ce qu’il professait. Ce jardin était son parloir.

De fait, lui qui avait “approfondi sa connaissance de l’islam” s’était vu remettre un jour en dépôt des “vestiges de la plus haute importance pour les musulmans de Syrie et du monde arabe… issus du trésor de la grande mosquée de la ville, lui aussi conservé au couvent”. Car les voisins de ce prêtre miséricordieux “n’ont pas hésité à lui confier, plus qu’un secret, leurs reliques les plus précieuses”.

Ainsi se croisent les Écritures nées de cet alphabet-source qui a surgi voilà trois millénaires sur la même côte orientale de la Méditerranée entre Anatolie et Galilée, qui fit jaillir la démocratie, la civilisation, la culture de la liberté – forcément solidaire -, dans la quête de l’harmonie décrite par Victor Hugo à travers ses Proses philosophiques : l’âme (1860-1865) rappelées par Anne Miguet. Trouvons donc dans l’alphabet le b.-a.-ba de la paix, en nos temps de crises et de mutations portés par la brise des réparations, des inventions fidèles, vers la respiration cosmique et fraternelle.

Rien n’est solitaire, tout est solidaire.

L’homme est solidaire avec la planète, la planète est solidaire avec le soleil, le soleil est solidaire avec l’étoile, l’étoile est solidaire avec la nébuleuse, la nébuleuse, groupe stellaire, est solidaire avec l’infini. Ôtez un terme de cette formule, le polynôme se désorganise, l’équation chancelle, la création n’a plus de sens dans le cosmos et la démocratie n’a plus de sens sur la terre. Donc, solidarité de tout avec tout, et de chacun avec chaque chose. La solidarité des hommes est le corollaire invincible de la solidarité des univers. Le lien démocratique est de même nature que le rayon solaire. (Victor Hugo)

Sur un mur de Guebwiller, reproduction d’une oeuvre de Théodore Deck.

 

 

One Reply to “L’alphabet, c’est la paix.”

  1. Oui, elle est belle et prophétique, cette parole de Victor Hugo, que citait en premier en ce mars printanier la lettre de la belle association Vallée de Munster en Transition (VMT) qui tâche de vivre au présent la lettre, l’esprit et les mains tendues de cette solidarité solaire dont chaque rayon est lui-même un nouveau soleil.
    Soleil de Daraya et de sa bibliothèque itinérante, car “la PAROLE soulève plus de terre que le fossoyeur ne peut”, dit Char le poète qui sut montrer que l’homme de parole était aussi, au moment même où la fraternité était attaquée en sa racine, un homme de main. Merci pour “l’espérance obstinée”, obstinément écrite et partagée par Ziad Hillal, merci pour l’évocation de Frans tué en son jardin au moment de sa prière. On fête en ce 24 mars un autre tué, d’un autre continent, qui lui aussi fut religieux – évêque – et lutta pur la justice et la paix : Oscar Romero rejoint par Frans et Paulos Faraj Rahho dont récemment nous parlait aussi Théâme. Contre la violence du monde, que nos mots soient des armes de la paix. Qu’Aleph seul arme les taureaux de sa feria, et que la colombe de la paix au lieu de rougir du sang des martyrs peigne en bleu ses ailes comme celles de l’oiseau de Théodore Deck. “Au plus fort de l’orage il y a toujours un oiseau pour nous rassurer, c’est l’oiseau inconnu, il chante avant de s’envoler”, dit encore Char. Comme aussi les plieurs de papier d’Hiroshima dont chaque grue en origami est une lettre du mot PAIX, lançons nos oiseaux iréniques et faisons-les converser sur toute la terre.

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