StJacquesSaroug
Saint Jacques de Saroug, http://leblogdephil.info/ .

En effeuillant des éphémérides, Théâme a découvert deux silhouettes interminables, fraternelles et semblables, au fil des millénaires reliées toutes deux à/par l’inépuisable Orient.

Voici d’abord celle de Jacques de Saroug, mettant en scène par de longues homélies dites métriques saint Thomas l’apôtre qui évangélisa la Syrie, pays de ce Jacques de Saroug, et sans doute l’Inde au delà :

[…]

Pars où l’Évangile t’appelle,

Pour être par toi publié ;

Pars, à le bien servir excelle :

Tu n’en seras point oublié !

[…]

 

Où la pluie évite l’argile,

Quel grain du sol peut émerger ?

Où ne s’annonce l’Évangile,

Aux gens le Vrai reste étranger !

[… Bien sûr, Thomas le sceptique ne peut qu’hésiter, il renâcle et rechigne :]

Mais le Maître à Son serviteur de dire

(Car Il apparut alors à Thomas) :

« Thomas, J’irai, Moi, pour mieux t’y conduire,

Prêcher l’Évangile, avant toi, là-bas !

[…]

 

Arbore Ma Croix ! Dompte l’Altitude !

Par elle commande à la profondeur !

Toute la Nature avec promptitude

Fléchira, par toi, devant sa grandeur !

[…]

-Pour Ton amour je m’exécute

Et je pars, bien qu’à contre-cœur !

Sois mon Guide et soutiens ma lutte

Contre l’Hinde et son empereur !

[…]

-La main qui de Mes clous la trace

Sonda, dessus Mon corps tout frais ressuscité,

Doit aux lépreux donner la grâce,

Aux défunts la vie, aux démons fouet mérité !

[…]

 

-Je dirai que le Christ, c’est Toi-Même en Personne

Mort et ressuscité pour nous rendre immortels ;

Que je suis de Ta voix l’écho lointain qui sonne

Le CREDO triomphant au pied de tes autels !

[…]

Ces lépreux, Benjamin Fondane se confondit d’abord avec eux dans sa maternelle langue roumaine. Mais voici parmi ses derniers mots, quand il dut être assassiné à Auschwitz pour avoir refusé d’être sauvé sans sa sœur, en français – des lignes qu’accorde la miséricorde : jamais ne part de nous notre art.

Fondane
Benjamain Fondane, http://mondesfrancophones.com/ .

C’est toute la douleur du monde

qui est venue s’asseoir à ma table

-et pouvais-je lui dire : Non ?

Je m’étais fait si petit,

une petite chenille, et j’ai éteint la lampe

-mais pouvais-je savoir qu’elle mûrissait dedans

et pouvais-je m’empêcher qu’elle sortît un jour,

une chanson entre ses ailes ?

J’ai dit à la douleur du monde

qui s’est couchée sous mon ventre :

N’ai-je pas assez de la mienne ?

Vois: j’ai ma propre soif !

On ne peut pas toujours demeurer une chenille

la terre m’est rugueuse au ventre

elle me fait mal votre terre

je suis né pour voler…

D’un bond je lui tournai le dos-

mais elle était déjà dans mon songe.

-Est-ce mon sang qu’elle voulait?

J’ai dit la douleur du monde

-C’est une ruse, une sale ruse.

Voilà que tu chantes en t’en allant…

-Mais à ma place, dites, l’auriez-vous oubliée ?

(1944, Au temps du poème)

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Benjamin Fondane, portrait par Victor Brauner et par Man Ray, http://i26.servimg.com/ et http://parfumdelivres.niceboard.com/ .

Quelques années plus tôt à Paris, Benjamin et Geneviève avaient choisi de prestigieux témoins de mariage : Léon CHESTOV, le philosophe russe du réveil, et Constantin BRANCUSI, le fin sculpteur de l’harmonie. Quelques mois après l’exécution de son mari, Mme Fondane-Tissier se sentit en convalescence de la guerre et du deuil dans un doux domaine des collines sous-vosgiennes, chez les Grunélius, filleuls du couple Maritain ;

Kolbsheim, Bas‑Rhin, 25 mars 1946

Cher ami,

[…] Je suis chez des amis qui me sont très chers et m’occupe des études de leurs enfants. Comme vous le voyez, j’ai changé d’existence. Je ne pouvais plus supporter mon travail de bureau.

Ici, le contact avec les enfants, les leçons, une certaine solitude, m’aident à retrouver un équilibre. Je me suis arrachée avec peine à notre cher coin de la rue Rollin, mais j’ai naturellement gardé l’appartement tel quel, et irai y faire d’assez fréquents séjours.

Sans doute avez‑vous su que plusieurs témoignages irrécusables, venant contredire les dires douteux du déporté de Flossenburg auquel j’avais cru tout d’abord pouvoir accorder tout crédit, ont fini par me persuader que mon mari a cessé de vivre le 3 octobre 1944  à Auschwitz. Sans doute vous a‑t‑on dit aussi comment, jusqu’au bout, il est resté lui‑même, voulant vivre sa philosophie, tendu, n’abandonnant pas “sa lutte contre les évidences”, contre la Nécessité qui le broyait. Un médecin de Strasbourg, le Docteur Klein, rescapé par miracle, et qui s’était lié d’une grande amitié avec lui, m’a longuement parlé des discussions passionnées que mon mari et lui trouvaient le moyen de poursuivre avec acharnement au milieu de l’enfer d’Auschwitz; de sa stupéfaction devant la prodigieuse mémoire poétique de Mieluchon qui récitait surtout du Baudelaire, inlassablement.

Un autre jeune médecin est venu me dire que mon mari était la personnalité qui l’avait le plus frappé pendant les quatre annèes qu’il a passées à Auschwitz. Tous deux m’ont dit vouloir écrire leurs souvenirs sur Fondane. D’autres encore l’ont connu et aimé. Tous l’ont vu, en octobre 1944, emmené, avec 4.000 déportés, vers les chambres à gaz de Birkenau.

De ma belle‑soeur, nous n’avons jamais rien su. Probablement n’est‑elle même pas rentrée au camp…

Mon mari m’a laissé nombre de manuscrits à faire paraître. Il avait réussi, de Drancy, à me faire passer des instructions pour le cas où il ne reviendrait pas. Je m’occupe de la mise au point de ces manuscrits et c’est une façon, incroyablement vivante, de vivre encore avec lui, d’entretenir sa présence.

Pierre Seghers va éditer son Baudelaire et l’expérience du gouffre qui n’attendait que la fin de la guerre pour paraître.  Les Editions de Minuit m’ont demandé tout un cycle de poèmes inédits qui seront probablement présentés par Eluard. D’autres poèmes vont paraître, également aux Editions de Minuit, dans l’anthologie des Cinq Poètes Assassinés. Tout cela me donne pas mal de travail, mais que je fais avec joie.

[…] J’espère avoir bientôt le plaisir de vous lire et vous prie de croire, cher ami, à mes meilleurs sentiments.

Geneviève Fondane

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http://www.culturecommunication.gouv.fr/var/culture/storage/images/media/dracs/drac-alsace/galeries-photos/les-jardins-remarquables-en-alsace/jardins-du-chateau-de-kolbsheim/263361-1-fre-FR/Jardins-du-chateau-de-Kolbsheim_gallery-full.jpg .

Et voici de nouvelles phrases chez Geneviève, quand l’embrase dans l’âpre lumière de Sion la souveraine communion.

N.D. de Sion, 3 décembre 1950

Cher ami,

Voici déjà bien longtemps, si j’en crois la rumeur publique, que le “Génie juif” a paru, mais ni vous, ni Finbert n’avez pensé à  m’en envoyer un exemplaire… Et pourtant, l’ouvrage m’intéresse à plus d’un titre, non seulement à cause des textes de mon mari qui y  figurent, mais aussi en raison de sa matiére même. Vous savez combien tout ce qui touche le monde juif m’est proche, et mon entrée dans la Congrégation des Filles de Sion ne peut que redoubler mon attachement à Israël…

Alors, ayez l’obligeance, je vous prie, de réparer votre oubli et de m’envoyer un exemplaire ici. […]

J’espère que tous les vôtres vont bien. J’espטre aussi que les Cahiers continuent leur belle carrière à votre plus grande satisfaction. Vous savez qu’Aimé Patri était désireux de faire un article sur le Baudelaire. Vous pourriez peut‑être le lui rappeler.

Mon bon souvenir pour vous et tous les vôtres, G. Fondane en religion: Sr Gratia Maria, Novice de N.D. de Sion Noviciat de N.D. de Sion. Grandbourg, par Evry‑Petit‑Bourg (S.et O.)

Ainsi les fines silhouettes de Jacques et Benjamin ouvrent leurs ailes d’alouettes pour nous porter plus haut, sans fin.

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“L’oiseau dans l’espace” de C. BRANCUSI  : http://nga.gov.au/international/catalogue/Images/LRG/89746.jpg .

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