A Strasbourg, plus haut que les Hallebardes, brille le travail qui peine et qui garde.

Jacqueline de Romilly sait les sources dont a jailli le ciel de la démocratie, avec la douceur infinie. En effet, dans la culture grecque, écrivait-elle en 1979, ont fait irruption “ces grands principes d’amour et de charité qu’apportaient les Évangiles” : “Ils demandaient plus, et dans un esprit autre” (La Douceur dans la pensée grecque).

Robert Laffont

Or elle s’est approchée de ce grand souffle différent, au bout de sa généreuse carrière littéraire et pédagogique, un peu avant la Noël 2010 et sa propre naissance à la liberté de l’Esprit :

La paix soit avec vous, la douce paix sur Terre,

Loin des horreurs, des peurs et des deuils de la guerre,

Cela, je veux le croire ; et j’en ferai, Seigneur,

La règle de ma vie et la joie de mon cœur.

 

Mais la paix la plus vraie, tout au fond de mon être,

Puis-je arriver tout seul à jamais la connaître ?

Pourrais-je pardonner vraiment la cruauté,

Mourir sans épouvante, aimer la pauvreté ?

 

Il me faudrait, Seigneur, un peu de votre grâce

Pour que je puisse enfin, franchissant cet espace,

Le dire d’un cœur pur, sans nulle réticence :

« La paix soit avec vous » – la paix de l’innocence.

Poème de Jacqueline de Romilly publié dans LA CROIX le 20 décembre 2010.

Ces dernières semaines, un penseur italien d’esprit montagnard et de culture aussi gourmande que profonde rend également hommage et grâce à la Grèce, mère bafouée par l’Europe, qui se construit certes sur les bases helléniques, mais qui humilie cette nation de fondateurs, de marins. Et comment passer sous silence le sanglant, le révoltant, sacrilège qui souille depuis trop d’années, qui dénature sous les naufrages de ceux dont elle est le seul refuge, la Méditerranée pourtant devenue Notre Mer afin que nous devenions par elle toujours plus fraternels et que nous y tracions des chemins de vie ? “Homère donna, rappelle Erri de Luca, la définition la plus précise de cette mer : hygra keleutha, une route liquide.”

Gallimard

Puisse donc un tract être le bateau miniature qui sache grandir sous les humaines haleines de l’inspiration semée par lui… En souriant navigateur de la science et de la transcendance, Michel Serres qui vient à son tour de quitter la terre affirmait dès 1990 : “La beauté requiert la paix ; la paix suppose un contrat nouveau”.

François Bourin avait édité le premier ce “Contrat naturel“.

Lié aux gloires du XIXe siècle, le petit ouvrage de Marie Ndiaye nous le confirme. Après tant de conquêtes, d’hommes changés en bêtes, il est temps de savoir “quelle forme [a leur] joie”, il est temps de chercher humblement une voie qu’on puisse parcourir sans la laisser tarir. “Les questions ne racontent que peu de choses” : à nous de préparer les métamorphoses où l’esprit des veilleurs guérira les langueurs.

Flammarion.

Alors nos vieilles façades se montreront moins maussades : voyez des figures déjà s’y faire jour –  tandis que s’approche le vent de Pentecôte avec sa flamme d’âme, ses langues de feu hautes – et la dure pierre frémir d’un autre amour.

Strasbourg, rue Gutenberg.

Les quatre continents esquissent un quadrille invitant au-dessus les saisons qui scintillent : mais quelle silhouette se laisse deviner ? Les huit autres présences ont un visage immense : celle-ci s’élance pour relier à l’été le printemps dans sa noble petitesse, nous tendant une éternelle Tendresse. Que nos langues soient de feu, que nos langues soient d’eau fraîche : allumons, protégeons, la mèche, bénissons tout ce qui se meut…

Au-dessus de la rue Gutenberg à Strasbourg : Marie, Mère de l’Eglise fêtée le lundi de Pentecôte.

 

 

One Reply to “Jacqueline, Erri, Michel et l’Esprit.”

  1. Merci aux inlassables pêcheries de Théâme qui ne cesse de sortir dans la mer aux livres et aux idées pour nous rapporter les prises de ses chaluts, et que de beaux rois-pêcheurs s’allient à elle ! Erri et ses mises à feu, Homère le chantre de la route liquide, Jacqueline l’émerveillée, Marie Ndiaye la femme puissante explorant notre pouvoir de métamorphose et l’espiègle chahuteur que fut Michel Serres, qui sut unir tant de compétences et d’intuitions pour toujours proposer le passage d’une moindre à une plus grande perfection, si l’on s’en tient à cette définition par Spinoza de la joie… Oui, soyons avec ceux-là des veilleurs, soyons des conjurateurs, soyons des hommes à la peau de miroir, Et pour ceux qui le peuvent recevons dans nos maisons, comme fit le disciple que Jésus aimait celle dont il lui dit “Voici ta mère”.
    “Marie, passe devant”, murmure alors à voix basse un petit reste de notre Europe.

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