Au large de Rabat, septembre 2017.

Entre tant de rivages et de côtes, devenons toujours meilleurs internautes, qu’il s’agisse d’un espace intérieur, riche en abysses, mais toujours veilleur, ou des providentiels dialogues, plus agiles que des pirogues, qui s’en vont au loin prendre garde et soin sur les claviers aux silencieuses touches, sur les écrans où la toile fait mouche, sur le souffle ressuscité dont la flamme va crépiter : pilotons nos navires entre les visages absents, entre les malades souffrants, pour que nul ne chavire !

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,

Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?

Que le jour recommence et que le jour finisse

Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,

Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?

Jean RACINE, Bérénice, Acte IV, scène 5.

Cette séparation tantôt apprivoisée par l’obstinée passion, tantôt exacerbée en ardue création, nous l’entendons gémir dans les mots de Prouhèze, lorsque des mers et du désert elle remue les braises jusqu’au fond du présent de vraie présence ardent, avant que le fidèle Ange gardien rappelle qu'”ensemble et séparés” un seul salut les hèle :

Je sais que nous buvons à la même coupe tous les deux.

Elle est cet horizon commun de notre exil.

C’est elle que je vois chaque matin apparaître étincelante dans le Soleil levant,

Et quand je l’ai épuisée, c’est de moi dans les ténèbres qu’il la reçoit à son tour.

Doña Prouhèze évoque Don Rodrigue tandis que lentement tourne le Globe sur l’écran : Paul CLAUDEL, Le Soulier de satin, Troisième Journée, scène 8.

Paul CLAUDEL, “Le Soulier de satin“, dans l’édition du Livre de Poche 1968.

Hors de cette scène spectrale et théâtrale, rentrons dans le roman comme dans nos maisons carcérales et virales, découvrons l’horizon de la correspondance qui tisse comme on danse l’espace avec le temps. Or, jusqu’à maintenant, il fallait bien se soumettre au décalage des lettres, du courrier – ouvrier souvent de nos patiences… Les prises de conscience y gagnaient rythme et tempo. Tout à coup, tout de go, le ressac des messages balaie nos vides plages : le règne de l’immédiat nous tire à hue et à dia. Mais, entre les pages, se loge encore le délice de la durée qui fore et qui sculpte notre attention – avec degrés d’énonciation variables, car rien n’est à personne irrémédiable – vers de nouvelles dimensions.

Anna ENQUIST, “Car la nuit s’approche“, suite de “Quatuor“, Actes Sud, 2019.

La clé qui sans doute ouvre à l’avenir du “Quatuor” romanesque – éclaté sur sa fresque par des coups meurtriers – une pure écoute se trouve dans la seconde moitié de “Car la nuit s’approche”, titre d’un chant où la mémoire accroche une lointaine citation, un parfum de résurrection :

Reste avec nous, Seigneur, car le jour décline, car la nuit s’approche.”

Ainsi des E-mails les voyages nous disposent à transformer nos peurs, nos hâtes, nos brouillages, en changements prêts à germer dans le secret le plus inaliénable de notre intime accord entre l’âme et le corps, de notre être – humble or inaltérable.

Bernard ABEL, “Elle m’écrit”, 2020,
https://www.amazon.fr/Elle-mécrit-Bernard-Abel/dp/B0858VRVWF

De même, cet ouvrage de Bernard Abel renouvelle notre regard sur l’étranger, ou sur la fraternelle proximité rapprochant les parcelles mûres de nos souvenirs et l’avenir à mûrir. Veuille, disait Rilke, les volutes des métamorphoses, qui débutent juste au cœur de la fleur pour que dans la chrysalide pousse une gaze limpide.

Quatrième de couverture du nouveau livre de Bernard ABEL, “Elle m’écrit”.

A nous de prêter l’oreille aux trésors pour qu’ils scintillent et résonnent fort, sur la toile des robes de mariées ou du rêve qui tient l’âme déliée, ou bien encore des réseaux discrets qui réunissent avec un doux respect dans l’intérieure et dans l’extérieure paix : “Ah, fuir cette prison, murmure la jeune Ilaya, le bel oiseau marocain sous les mots d’Abel, passer le mur et épouser l’horizon ! Elle a mis son sac à l’épaule…”

et s’en va d’un pas sûr étudier le futur.

Dans les plis de la Toile, comme sur les étoiles sachons que nous pouvons compter sur l’aide de correcteurs qui jamais rien ne cèdent, en matière de textes ni de chansons, pour qu’ils respirent au large, à pleins poumons : https://www.danse deplumes.fr .

Renato Montanaro : façade des “Deux colombes” à Brunstatt.

En scrutant la grammaire, on apprend qu’il existe un étrange trio linguistique en latin : PELAGVS, VIRVS, VVLGVS, c’est la liste des mots qui semblent être masculins, mais qui sont condamnés à la nature neutre, au manque de pluriel… Que nous soyons des pleutres, est-ce inscrit dans ces noms de la mer, du virus, de la foule ? Redressons-nous d’un bond pour éviter que le mal ne foule notre monde saturé qui s’est figé, fissuré, peut-être afin que passe une haleine de grâce. Nos cours étaient veufs de joie, le jour devient neuf de voies. Au bout de ses rayons, une lumière montre et suspend les rencontres au bord de nos bâillons. Condensée, la pensée peut dynamiter – par la convergence des intelligences – les calamités. Nous n’avons eu que l’hi-virus, mais la débâcle de l’hiver transpercé, en ordre dispersé, vient en riant : elle ne renâcle pas, racle au contraire à grand bruit les miasmes effrontés. Préparons les cordages, formons des équipages, et commençons à monter, inventer ! Lavons l’encre, levons l’ancre : en creux le gouvernail, glissant sa dague entre les vagues, déploie son éventail pour que parmi les câbles nul pleur ne nous accable, pour que l’internavigation conquière des libérations.

Mulhouse : matin sur la tour de l’Europe, la Forêt-Noire et le lycée Albert-Schweitzer
(dans l’attente du premier cours), début mars.

2 Replies to “Internavigation.

  1. Quel autre bel angle de vue de notre grand méchant VIRUS que ce trio PELAGUS, VIRUS, VULGUS. Oui, à l’heure où cognent encore sur le peuple les grandes marées de la fièvre coronavirale, un autre fiévreux en-avant dans la matinale lourdeur peut nous saisir. Soyons à nos claviers comme à des proues de navire… Alors, malgré ces règles du confinement qu’il nous faut tenir, ce que la raison nomme à tort absence occupera le fourneau dans l’unité. Les grands séparés tragiques, Titus et Bérénice, Prouhèze et Rodrigue, n’eurent pas la chance qui est la nôtre. Le monde virtuel est sans contamination, l’internaute amoureux peut cesser d’être séparé. Ecrire des courriels court-circuite le mal qui court. Inespérément, ceux qu’on délie des leurs se retrouvent reliés autrement. Internet peut, si nous voulons, devenir un agent de l’Esprit Saint qui relie les âmes de son calame-messager. Nos modestes ordinateurs sont dès lors aussi utiles et beaux que “les pieds, sur la montagne, du messager de bonnes nouvelles”. Que dansent nos plumes virtuelles par où la magie d’écrire opère. Oui, comme dit le poète René Char, “les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux.” Certes, dehors la nuit est gouvernée, mais que chacun, du dedans, par cette petite voie, transmette sa part de merveilleux, de rébellion, de bienfaisance. “Là où nous sommes, il n’y a pas de crainte urgente.”, chante le même poète à la fin des “Inventeurs” : juste une mer à traverser, juste un peuple à secourir.

  2. Bonjour Martine,
    J’aurai encore plus à lire et de livres à t’emprunter en fin de confinement.
    J’apprécie tous tes soleils levants!…et beaucoup à dire sur tout ce que nous pouvons écrire et pourtant souvent pas dire…ce que la conscience pense, la gaze de la pudeur le filtre souvent, c’est le propre de l’être humain (réel) de sentir le voile de son âme personnel pour le respect de l’autre.
    je t’embrasse, amie et littéraire égérie,
    Jacques

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