PHILEMON-BAUCIS
Philémon et Baucis par Oudry, musee-jean-de-la-fontaine.fr .

L’amour divin tout à coup vint changer la prêtresse en face traîtresse, d’abord. Son corps de génisse la masque et la protège pour qu’Io puisse enfin donner le jour, par-delà sa fuite sur mers et neiges, au petit Epaphos, Toucher vibrant qui délivre sa mère de l’ancienne misère, qui l’ouvre au grand vent du Levant… Ses descendantes ne seront pas inconnues : voyez EurOpe qui se nomme Large-Vue !

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Io dans le film “Les Métamorphoses” de Christophe Honoré, blogculture31.com .

Ainsi la lettre du désert développe sa corne et sert soudain de monture à l’infime aventure qui court, écrit, plus fort qu’un cri !

pas-de-deux
Marie-Paule Lesage, “Pas de deux”, www.dna.fr .

Ovide sut le dire : son rythme nous inspire bien mieux qu’une histoire à dormir debout. Car le latin peut réveiller le goût en nous de comprendre, au sens le plus tendre…

Jupiter et Mercure,

Un jour où d’aventure,

Sous des traits de mortels,

Ils cherchaient à leur lassitude

Un abri fraternel

Sans trouver de sollicitude,

Virent une seule maison

Leur faire finalement don

De l’hospitalité : c’était un toit de chaume

Dont deux vieillards auraient voulu faire un royaume.

Et voici qu’il advint

Le miracle du vin.

XIR192110
Bramantino, Philémon et Baucis, www.repro-tableaux.com .

Voici même la cime élevée des montagnes

Qu’avec les deux dieux humains gagne

Le couple presque jeune et sain,

Quand un glissement de terrain

Violent n’épargne que leur baraque.

1625  Rubens Paysage avec Philemon et Baucis Landscape with Philemon and Baucis
Rubens, Paysage avec Philémon et Baucis, arretetonchar.fr .

Au lieu que dans le chaos elle craque,

Elle se transfigure en un temple infini

Au grand étonnement des vieux abasourdis.

Alors père et fils divins leur proposent

De souhaiter la plus douce des choses :

Après concertation et d’une seule voix

Ils ne demandent que le droit

De veiller ensemble sur le beau sanctuaire,

Eux, Baucis et Philémon

Se disant toujours “Aimons”,

Avant de se glisser dans l’ombre funéraire.

[Adaptation proposée par Théâme pour le début de cette Métamorphose d’OVIDE, Baucis et Philémon, VIII, vers 618-710.]

Janus_Genelli_-_Philemon_und_Baucis
Janus Genelli, Philémon et Baucis, commons.wikimedia.org .

Alors qu’ils se tenaient tout droits

Sur le seuil, détaillant l’ouvrage,

La douce Baucis vit son compagnon

Devenir feuillage, tandis que Philémon

Qui s’avançait davantage en son âge

Ne perçut de Baucis que le feuillage :

Sur leur double front

S’envolaient des troncs !

Tandis qu’ils échangeaient un suprême

« Adieu, mari – chérie, toi que j’aime »,

Des jets d’arbrisseaux

Couvrirent ces mots

Sur leurs lèvres interdites à la vue.

Mais là le Bithynien, dès votre venue,

Vous montre comment

D’une double souche

Partent des fûts aimants

Dont voisinent les bouches.

(Traduction proposée par Théâme pour les Métamorphoses d’OVIDE, VIII, vers 712-720.)

Philemon_and_Baucis_by_BlazewingDragon
deviantart.com

Bon sang ne saurait mentir, mais va plus haut qu’un menhir : tout amour est un arbre de vie, où pour bien aider quelqu’un l’on respire un air commun, où la beauté jamais ne dévie. EurOpe, dans le film de Christophe Honoré, sur ces deux troncs tremblants vient non se reposer, mais dans le désir d’apprendre comment voir, comment entendre… Ainsi La Fontaine va boire quelquefois aux Métamorphoses, leur donnant d’autres voix. Car, d’une ère à l’autre, la sève à travers les œuvres s’élève, non pour rénover, mais bien pour sauver : la mue, la vue, on ne peut les diviser sans risquer de se briser.

Un jour qu’assis tous deux dans le sacré parvis 
Ils contaient cette histoire aux pèlerins ravis, 
La troupe, à l’entour d’eux, debout prêtait l’oreille ; 
Philémon leur disait : Ce lieu plein de merveille 
N’a pas toujours servi de temple aux Immortels : 
Un bourg était autour, ennemi des autels, 
Gens barbares, gens durs, habitacle d’impies ; 
Du céleste courroux tous furent les hosties. 

Il ne resta que nous d’un si triste débris : 
Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris ; 
Jupiter l’y peignit. En contant ces annales, 
Philémon regardait Baucis par intervalles ; 
Elle devenait arbre, et lui tendait les bras ; 
Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas. 
Il veut parler, l’écorce a sa langue pressée. 
L’un et l’autre se dit adieu de la pensée : 
Le corps n’est tantôt plus que feuillage et que bois. 
D’étonnement la troupe, ainsi qu’eux, perd la voix, 
Même instant, même sort à leur fin les entraîne ; 
Baucis devient tilleul, Philémon devient chêne. 

LA FONTAINE.

Est-ce que le poète incarnait en souriant le surnom de Jeannot Lapin le sautillant au point de nous cacher le lieu de cette fable ? Pour ce conte d’amour naïf, mais adorable, serait-ce l’ultime avatar ? Laissons faire l’âme et son art ! Mais sachons vouloir la métamorphose comme Orphée, par la plume de R. M. Rilke, recommandait Wolle die Wandlung !

Il est mille manières de se mouvoir dans la lumière pour ne jamais déchoir. Voici d’ailleurs des lignes toutes fraîches surgies de l’âge inexorable, émergeant de la nuit qui grandit sans voiler le radieux accord des cœurs et des corps entre Paÿ et Maÿ M., quand l’ange vint sur Langevin :

Philémon et Baucis à Paris ou      L’arbre du square

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Square Paul-Langevin, paris1900.lartnouveau.com .

Deux réseaux de blancheur forment un arbre clair.

Son étrange façon fait le bonheur de l’air ;

Pour mieux charmer les yeux, ce rêveur a du flair.

L’ami de la hauteur aspire au firmament :

Le moins cabré des bois fait du sol son amant.

 

Nulle rivalité entre les deux niveaux.

Chacun se sent joyeux de ses propres travaux.

 

N’est-ce pas Marie de France qui nous revient en mémoire, avec son Lai du Chèvrefeuille ?

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Chèvrefeuille, media.gerbeaud.net .

Il vous souvient, disoit-il en lui-même, de l’arbre au pied duquel est planté du chèvrefeuille. Cet arbuste monte, s’attache et entoure les branches. Tous deux semblent devoir vivre longtemps, et rien ne paroît pouvoir les désunir. Si l’arbre vient à mourir, le chèvrefeuille éprouve sur-le-champ le même sort. Ainsi, belle amie, est-il de nous. Je ne puis vivre sans vous comme vous sans moi, et votre absence me fera périr.

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Marc Chagall, Ithaque ou “La paix revenue” avec Ulysse, cdicollegeconte.free.fr .

Les branches se penchent l’une vers l’autre et vers le ciel, des denses feuillages aux âges qui nagent. Même l’épopée mère monte à la surface du présent, faisant frémir de jeunes cadeaux intemporels depuis Ulysse, Pénélope et l’Odyssée (chant XXIII à partir du vers 188) :

“Une pousse jaillissait avec ses longues feuilles d’olivier dans l’enceinte au milieu,

haute, drue, et avec l’épaisseur d’un pilier […]

Sur ce point de départ, j’ai appuyé le lit et tendu la scintillante courroie  d’une pourpre bovine:

ainsi ce signe brille par mes paroles, mais j’ignore absolument,

femme, si m’attend, bien planté au sol, le lit”. (Traduction proposée par Théâme.)

Ainsi l’alliance des règnes fait qu’un humble bois, jusqu’au bout des doigts humains, de salut nous baigne.

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Mosaïque de l’abside à la basilique Saint-Clément de Rome, fr.wikipedia.org .

Plus que le stuc soude le suc de ses paroles, qui changent l’amour en vigilant jour, qui ne s’envolent que pour nous aider à rester ailés !

One Reply to “Infinie métamorphose des Métamorphoses amies.”

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