Comment l’écran et la pellicule rendent-ils l’émotion majuscule produite par le sort programmé, par la mort, d’animaux tutélaires ? Depuis des millénaires, ils sont nos compagnons dans la nuit, soit mignons, soit énormes, immenses, pour que la vie se pense autrement que par un intérêt mesquin, humain : enfin pour la paix, qui paît tête baissée, qui RUMINE dans nos airs noirs, déserts, jusqu’à ce que l’aube s’illumine.

Capture d’écran de la bande-annonce du film “Petit Paysan“.

Comme Pierre, combien de nouveaux éleveurs se laissent élever au-dessus de la peur comme de la torpeur ? Par amour du métier, par sens de la nature, ils sont prêts à braver ce qui peut entraver leur entreprise jeune – et vieille de culture.

Bande-annonce du film “Petit Paysan“.

La tragédie du sang jailli du dos des vaches gagne même celui qui sait en prendre soin : voici qu’également son propre dos se tache, que lui manquent soudain le vrai, le doux, le foin…

Faisons place au poétique avertissement nostalgique de Frédéric Boyer, qui se laisse broyer par notre bêtise croissante, par une planète souffrante :

Au début l’encombrement d’une vache morte est phénoménal […]

Où est passé, demandent les vaches, le toucher de vos lèvres sur notre peau ? […]

Une vache ne se mord jamais la queue.

Une vache se borne au fini, à l’insistant et chatoyant fini.

(Frédéric Boyer, Vaches, P.O.L., 2008)

Pourtant, l’œil de l’homme soudain s’accorde à celui de l’animal qui déborde, bien au-delà de ses beuglements, nos enclos et nos aveuglements.

Bande-annonce du film “Petit Paysan“.

Dès lors Pierre, “petit paysan” surnommé par ses copains “Prince des vaches”, nous fait encore suivre, avec des yeux secs et l’énergie du désespoir, ce qu’admire également Nicole Lombard dans son nouvel ouvrage, L’Année d’Anaïs, en évoquant les chevaux presque sauvages :

Le plus beau, c’est quand ils se déplacent lentement en ligne sur la crête – les vaches elles aussi font cela, sur d’autres crêtes, et c’est toujours admirable, cette frise se découpant sur le ciel, ce cortège sacré qu’un ordre mystérieux met en mouvement sur un itinéraire bien précis.

Nicole Lombard, “L’Année d’Anaïs”, Editions du Bon Albert, 2019.

Mais elle cite aussi, sans aucune ironie,

un article de Libé’, à propos du vote des Suisses, dimanche, pour ou contre l’écornage des vaches :

“Les vaches écornées perdent leur système de guidage et de communication avec le troupeau.”

Nicole Lombard avait relaté dans sa chronique rustique et montagnarde l’échappée d’une vache limousine en route vers un abattoir néerlandais, qui suscita un soutien massif de l’opinion : mais voilà qu’elle ne se laisse plus approcher.

Déjà chez Frédéric Boyer on croyait entendre aboyer tendrement les vaches servantes d’écriture puisque, à l’aurore de tant de législatures, elles offrent le signe tout premier de l’alphabet, de nos futurs plumiers :

Elles nous écriront un jour avec angoisse : vous nous manquez.

Leurs lettres se perdront dans l’univers des lettres perdues écrites par d’autres animaux que nous.

Les vaches sont des étoiles, des astres morts, des écrivains silencieux.

Frédéric Boyer, “Vaches“, P.O.L., 2008.

Etant donné qu’Eur-Ope a tout reçu d’elles – Large-Vue, les lettres, la voile et des ailes -, que l’Europe s’éclaire à cette lueur de lait, aux dons qui nourrissent contre la mort, le laid, pour que dure la course du partage et des sources !

Enlèvement d’EUROPE dans une porcelaine probablement de Meissen : est-ce le divin bovin ALEPH ou bien la princesse phénicienne CREPUSCULE qui soudain sort pour notre essor ? (Cliché d’A. Hiebel.)

Sachons RUMINER pour mieux CHEMINER, sur le long terme qui marche et germe, de migrations en mutations, de révoltes en récoltes, de pas en mâts, de démarrages en pâturages.

A Mulhouse, à l’angle de la rue des Chevaliers et du quai d’Isly, se dresse une statue-veilleuse : une petite soeur sérieuse d’Europe, dont elle nous tend les grandes offrandes précieuses à travers l’espace et le temps ?

2 Replies to “Il faut ruminer pour bien cheminer.

  1. Comme on le rumine avec une villageoise émotion, ce billet consacré à nos soeurs les vaches ! Elles sont colocataires de notre rue de l’Eglise, et longtemps il y eut toute une saison où elles nous donnaient l’heure, celle invariablement la même où elles rentraient par le chemin devant notre large baie vitrée qui les ramenait des pâtures vers les étables. Et souvent nous allons regarder leurs grands yeux placides et bordés de rose. Chez nous le maître des vaches est un grand paysan, et il connaît ses bêtes presque aussi bien que Delphine et Marinette connaissaient les leurs. Il nous raconte que c’est peu après la naissance qu’on cautérise le bourgeon des cornes pour les empêcher de pousser et que c’est sans douleur. Une seule des vaches est une unicorne. Sans doute notre maître des vaches était-il distrait ce jour-là…un paysan qui rêve ? Les nôtres sont poètes… Eh oui, nous le confirmons, les vaches sont des écrivains silencieux et, quand on entre de nuit avec une lampe de poche dans la vieille étable ouverte aux vents et aux hirondelles, leurs yeux au fond des auvents sont des étoiles qui luisent dans le noir. Pour un peu on les verrait rire comme la vache qui rit de nos enfances (notre seul fromage à Ouagadougou dans les années 80) et, reprenant le sabir de nos onze ans, on s’écrierait encore, à mi-chemin du Meuh et du Houh : c’est vachement chouette ! Notre aleph sourirait quittant les dictionnaires, le beth se souviendrait de Bethléem et le gimmel regarderait s’en aller les chameaux des rois mages.

    1. Merci aussi de nous faire découvrir une Anaïs cachée parmi les vaches de Lozère, dans l’ouvrage composé par Nicole Lombard, ton éditrice du Bon Albert !

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