Zoo de Mulhouse : enclos des nandous et des vigognes.

Avec bonté, sans curiosité, les vigognes en gigogne regardent qui vient les visiter… A l’approche de la Saint-Matthieu, n’ayons plus les yeux dans nos poches! Voici qu’un âne porte sans broncher à travers le pauvre univers jonché de misères l’humble famille d’où le Salut part et scintille.

Bible catholique publiée en 1763 à Nuremberg : détail de la fuite en Egypte (Mt, 2),
gravure signée J. P. Funck (cliché A. Hiebel).

De même, les caméras, les écrans de cinéma, transforment les salles et les âmes obscures en de vastes, de nouveaux horizons, où homme et bête sont au diapason comme Europe, à l’aube de la culture, tire à hue et à dia dans l’aventure.

Mulhouse : les Euronanas de Charles Folk ornent de marbre la Tour de l’Europe.

Tout à coup pour les spectateurs, tout près, la nuit s’allume et pourtant disparaît. Antoinette dans les Cévennes surmonte les larmes, les sécheresses, les fontes, grâce au brave animal familier qui sait même nos courses délier !

https://www.cinehorizons.net/film/antoinette-dans-les-cevennes

Ce lucide équidé tourné par la bêtise humaine en dérision a fait entrer la brise évangélique dans ce qui divise, puis rétabli sur les crimes odieux, avec la Parole improbable plus surprenante que les fables, le silence dont veut nous combler Dieu…

Crucifix blasphématoire (IIIe siècle, Rome, Musée des Thermes) : cette image suit de près,
dans le manuel des Lettres latines, les extraits de L’Âne d’or
que fait mystérieusement ou mystiquement parler Apulée

Il demeure cher comme on s’en souvient – c’est sûr – à La Fontaine, à la comtesse de Ségur, au doux Francis Jammes : jamais rien n’entame son courage aimant. Car l’âne des commencements et de l’enfance tient la distance : il fait place au moment sans pourquoi ni comment où l’histoire entière bascule sous une gloire majuscule, où tout orgueil cède et se fend.

Bible catholique imprimée à Nuremberg en 1763 : l’âne des Rameaux,
détail d’une gravure de J. S. Leitner.

Face à l’Agneau de suprême tendresse qui rejoint les ânons et change en oui le non, notre tête elle-même se redresse… Il est un art capable en lignes de lumière de tuer les ténèbres sous la force première de l’amour et du jour : quand s’ouvre à des réalisateurs le Louvre de jeunes conservateurs, les merveilles nous divertissent moins qu’elles bénissent et tissent…

Détail de La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne, peinte par Léonard de Vinci vers 1510, reproduite dans Mon musée imaginaire – ou les chefs-d’oeuvre de la peinture italienne :
Paul Veyne, Albin Michel, 2010. L’art cinématographique propose du Louvre une visite privée, mais largement partagée au-delà des Journées du Patrimoine.

2 Replies to “Il faut parfois des bêtes pour nous lever la tête.

  1. Comme on l’aime “l’âne si doux marchant le long des houx” et comme on voudrait aussi paisiblement que lui monter très lentement vers le paradis des ânes et des poètes. “Anne, Anne, fuis sur ton âne”, chantait aussi Rimbaud. L’âne qui fuit, c’est celui de la fuite en Egypte, celui imaginé pour faire pendant à l’ânon de Zacharie (Livre de Zacharie, 9), ce petit d’une ânesse, jamais encore monté et qui sera celui des Rameaux et de l’entrée triomphale à Jérusalem. Car, dans l’évangile de Matthieu, l’ange dit à Joseph de fuir et l’âne, ce sur-entendant avec ses très longues oreilles, est sous-entendu, tout comme celui de la crèche… cher âne qui jadis mettait aux cancres des bonnets d’âne, modeste et silencieux et aimé des enfants. Nous en avions trois dans une pâture cet été, faisaient battre les mains de nos petits ! Ils furent baptisés – merci, Madame la Comtesse – Cadichon, Cadichonne et Cadishah qu’on finit par écrire Khajdija par affection pour la mixité de genre et de langage. Car, au livre des Nombres, c’est bien une ânesse que monte Balaam, et c’est elle qui VOIT quand le prophète est aveugle. Oui, il a fallu une bête, une modeste ânesse pour qu’enfin l’homme, levant la tête, voie l’Ange. Il me plaît d’imaginer qu’au retour de la fuite en Egypte Marie prit avec elle l’âne qui l’avait portée, lui fit place à Nazareth à ses côtés, et qu’il devint bête à caresses pour l’enfant Jésus. Quant à la grand-mère apocryphe, la chère sainte Anne, Vinci lui prête des agneaux, dont les oreilles comme celles de leur grand frère gris sont juste douces à empoigner par le petit enfant venu visiter la maman de sa maman… Après cigognes et vigognes, et comme toutes créatures, vous ânes et agneaux, loués soyez-vous : apprenez-nous la docilité du Roi des rois. Vous qui savez braire et bêler, merci pour votre plus tendre silence. Un Dieu y joue et dort… tandis que Joseph mesure ses chances… tandis que nous traversons la périlleuse saison.

    1. Merci, amie Anne-Ton qui volètes et donnes le ton juste aux lignes inspirées par les rencontres d’autres lignes, tour à tour évangéliques et artistiques, d’ouvrir notre contemplation à Rimbaud, au livre de Zacharie, au livre des Nombres, à vos petits qui batifolent parmi les grandes et petites bêtes dans les herbes folles, au rêve enfin qui fait que l’âme approche, “à petits coups de rame” comme chez Supervielle, des mystères les plus réels !

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