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Paul Gauguin : “Paysage de Bretagne, le moulin David”, chezlandrie.canalblog.com .

“Bien arrosée”… C’est peut-être un autre sens du nom d'”Eu-rope” ; nous y songeons surtout par temps de sécheresse quand, ligués, le soleil et le vent la compressent. Parfois les murs semblent trop durs, jusqu’à ce que l’espérance y porte la transparence. Il suffirait d’un bond pour percer le plafond, pour que sur la bête s’envole une tête et que d’Europe la main large libère demain.

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J. Jordaens, palais du Luxembourg, senat.fr .

Car : Ce monde est la porte d’entrée. C’est une barrière. Et, en même temps, c’est le passage, écrivait Simone Weil dans ce qui formerait La Pesanteur et la grâce. alors que la guerre semblait être un tunnel qui broyait un obscur désespoir éternel. La fronde de David et le cœur de Simone, délivrant les cloportes et leurs tristes cohortes, changent le marbre en seuil où l’accord neuf résonne.

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Michel-Ange : David à la fronde, ocre-bleu.over-blog.com .

Ouvrez-nous donc la porte et nous verrons les vergers,

Nous boirons leur eau froide où la lune a mis sa trace.

La longue route brûle ennemie aux étrangers.

Nous errons sans savoir et ne trouvons nulle place.

 

Nous voulons voir des fleurs. Ici la soif est sur nous.

Attendant et souffrant, nous voici devant la porte.

S’il le faut nous romprons cette porte avec nos coups.

Nous pressons et poussons, mais la barrière est trop forte.

 

Il faut languir, attendre et regarder vainement.

Nous regardons la porte ; elle est close, inébranlable.

Nous y fixons nos yeux ; nous pleurons sous le tourment ;

Nous la voyons toujours ; le poids du temps nous accable.

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Dans le Cotentin, cliché D.G.

La porte est devant nous ; que nous sert-il de vouloir ?

Il vaut mieux s’en aller abandonnant l’espérance.

Nous n’entrerons jamais. Nous sommes las de la voir…

La porte en s’ouvrant laissa passer tant de silence

 

Que ni les vergers ne sont parus ni nulle fleur ;

Seul l’espace immense où sont le vide et la lumière

Fut soudain présent de part en part, combla le cœur,

Et lava les yeux presque aveugles sous la poussière.

(Simone Weil.)

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Dégustation-découverte de produits bio, cliché Théâme.

Ces vers posthumes et boiteux, de rythme sénaire et septénaire, éclairent par-delà les feux de l’horreur un autre embarcadère. Puissent les producteurs protéger la nature, inventer les moteurs de la profusion pure, changer l’EurOpéen en nouveau paysan, pour tracer des avenues fertiles en Larges-Vues, pour que Virgile même incarne enfin son chant, afin que l’hexamètre dactylique rende lumineux des vers géorgiques (II, 458-460 ; chacun des hexamètres présente ci-dessous ses SIX accents) qui se croyaient trop anciens pour devenir musiciens, où pourtant l’ordre des mots danse : ainsi le potentiel devient mode essentiel et le sens donne la cadence…

“Ó fortúnatós nimiúm, sua sí bona nórint,

ágricolás ! quibus ípsa, procúl discórdibus ármis,

fúndit humó facilém uictúm iustíssima téllus.”

Que seraient heureux plus qu’il ne se peut, si seulement leur propre chance accédait à leur connaissance,

les cultivateurs ! Pour eux de bon cœur, loin des armes, des hordes et de toute discorde,

débordent du sol comme d’un plein bol les moyens d’existence sans nulle réticence, suivant les très justes lois de la terre qui pourvoit ! (Adaptation proposée par Théâme.)

O trop heureux seraient les peuples de l’Europe… si, moins peureux, leurs pas devenaient philanthropes, s’ils étanchaient de couleurs les sources de la douleur, s’ils partageaient l’eau limpide pour des récoltes splendides !

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“Merci, l’eau !”, lametropole.com .

Quelques années après la création de cette toile et la mort de Paul Gauguin naquit Simone Weil qui ne cesse de nous rappeler – entre Pesanteur et Grâce – que, même tue ou contenue, la vie dure et continue : La souffrance n’est rien, hors du rapport entre le passé et l’avenir, mais quoi de plus réel que ce rapport ? Il est la réalité même.

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“Eau mystérieuse” de Gauguin imprimée sur tissu éponge à partir d’une photo de Dominik Büttner, cliché Théâme.

 

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