Rabelais cita deux fois au moins le conseil prêté à l’empereur Auguste par l’historien latin Suétone : “Festina lente”, qui signifie  “Hâtez-vous lentement”, c’est-à-dire “Dépêchez-vous sans précipitation, mais avec souplesse”. L’auteur de Pantagruel, de Gargantua, et ses personnages également amateurs de bonne chère sortiraient volontiers de leur Renaissance pour l’appliquer, dans un éclat de rire intransigeant, au “fast-food” dont l’habitude se répand de nos jours sur toute la planète comme une épaisse traînée de poudre insipide : non au “manger pressé” !

Par ailleurs, quel meilleur adage suivre en ces jours marqués par le Tour de France et par les départs en vacances ? D’ailleurs, Nicolas Boileau le développa dans son Art poétique au siècle suivant, comme la mémoire de plus d’un d’entre nous le scande en silence depuis les bancs de l’école :

“Hâtez-vous lentement et, sans perdre courage,

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.”

Sachons donc allier au souci de la réussite la rapidité, au patient travail du tisserand l’objectif de la beauté qui s’impose sans hésitation, au réseau de la Toile actuelle les valeurs intemporelles, voire à la justesse la vitesse…

Précisément, l’une des étymologies proposées pour l’adverbe “vite” est “vu” ! Comme “Théâme” l’a déjà démontré, l’on ne peut avancer vite et bien que lorsqu’on a nettement perçu le but de la route, plutôt que le bout du champ visuel :  le nom d'”Eur-Ope” que nous portons ensemble le rappelle clairement : “Vaste-Vue” !

Comment dès lors comprendre la devise latine de Descartes, qui sut au même XVIIe siècle poser les bases d’une méthode infaillible, c’est-à-dire d’une marche à suivre, pour favoriser les opérations de l’esprit tout en répétant “Larvatus prodeo” ? “Sous le masque j’avance” suggère certes la prudence nécessaire à tout inventeur qui entend profondément scruter, puis diffuser largement, ses lumières, tel Gutenberg profilé ci-dessous.

 Un autre sens de ce participe “larvatus” nous fait néanmoins entrer, non dans le monde fantomatique appartenant au lexique germanique où “Larv” en vient à désigner le revenant, mais dans la sphère ailée de la naissance : plus précisément dans la vertigineuse évolution des papillons, qui peuvent nous tendre le fil d’or de leur chrysalide, ou des abeilles dont les larves préparent dans l’hexagone de leur alvéole une auréole de miel généreux.

La larve serait donc le voile sous lequel se protège et se peaufine une efflorescence : dans quelle mesure permet-il d’avancer plus loin, à moins qu’il ne faille interpréter en deux mots le verbe de la devise cartésienne PRODEO ? S’agirait-il alors, comme Moïse, de se voiler le visage en face et par respect de Dieu (Exode, chapitre 3) ? Saint Paul recommandait d’ailleurs encore ce port du voile, dans une certaine mesure, aux femmes de son temps (première Lettre aux Corinthiens, chapitre 11).

Ce qui est sûr est que la vérité grecque porte le nom de ce qui s’est débarrassé du voile (“a-lèthéia”) et qui s’est proprement révélé par-delà toute cachette, même intérieure comme l’oubli (“lèthè”) ou d’autres faiblesses humaines ; Socrate et Platon montrent comment la vérité s’articule sur la fulgurance de l’amour : il se tourne d’emblée, sans tarder ni désemparer, vers la beauté comme vers la générosité qui en émane, d’après les dialogues du Banquet et de Phèdre.

Ce qui ne fait pas problème non plus est la transformation du voile d’Europe, sous l’action de l’élan taurin comme du vent marin, en une voile gonflée par la promesse de nouveaux rivages et d’équipages infinis autant qu’unis. Hâtons-nous donc lentement vers la vérité qui libère (d’après la Bonne Nouvelle selon saint Jean, 8, 32) . Ensemble dépêchons-nous avec souplesse vers la justice qui se tisse contre erreurs et régressions, contre guerres et barbarie, contre vents et marées.

Saint Benoît de Nursie, dont le calendrier salue aujourd’hui la mémoire, qui sut dans l’ombre des cloîtres susciter au VIe siècle l’alliance de la prière et du travail, de la culture et de l’étranger, du tissage et du métissage, de la parole et du respect, n’est pas devenu sans raison le patron protecteur de l’Europe. Car l’enfouissement côtoyé en Cappadoce, précédé par l’Eglise romaine des catacombes, préludait à la germination européenne de l’esprit, à la floraison bénédictine de la civilisation, au nœud moderne des communications et à l’essor possible de la communion : à travers autant d’épreuves que de “kénoses“, ces croissances successives lentement se hâtent vers l’épanouissement de la liberté dans l’humanité, pour peu que le cœur y soit, et qu’une joie géante le porte au partage attentif autant que patient de la lumière offerte à profusion.

 

 

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