Crypte de la cathédrale de Strasbourg, matin du 25 août 2017 : messe célébrée avant la sonnerie du glas en l’honneur des jeunes Alsaciens incorporés de force en 1942.

Parfois aux fruits de la terre se superpose la guerre… Voici d’autres lignes de l’automne dernier, en souvenir des morts qui savent témoigner. Graines de GRENADE, à l’heure où les vivants invisibles dansent dans la lumière avec nos mémoires encore incarnées, où les jeunes descendants remontent vers leurs ascendants toujours frémissants d’amour, où le cœur tourne les yeux vers de radieux aïeux, où les bords ensoleillés de la Méditerranée vous récoltent émerveillés, voici qu’avec vos légers rubis éclaboussants et solaires, bondissants et solidaires pourtant, jaillissent un suc de vers chantants, la ville ancienne autant que composite dont ce fruit moins surprenant que bienfaisant, appelé par les Romains pomum Puniceum, est devenu l’emblème, et même la mythologie qui déborde d’une secrète sagesse !

Dures grenades entr’ouvertes
Cédant à l’excès de vos grains,
Je crois voir des fronts souverains
Éclatés de leurs découvertes !

Si les soleils par vous subis,
Ô grenades entre-bâillées,
Vous ont fait d’orgueil travaillées
Craquer les cloisons de rubis,

Et que l’or sec de l’écorce
À la demande d’une force
Crève en gemmes rouges de jus,

Cette lumineuse rupture
Fait rêver une âme que j’eus
De sa secrète architecture.

Paul Valéry, Charmes

Fruits du grenadier http://www.lesfruitsetlegumesfrais.com/_upload/cache/ressources/produits/grenade/grenade_346_346_filled.jpg

De son côté, Victor Hugo modula cent ans auparavant l’analogie de la ville avec son fruit éponyme autant qu’homonyme, faisant entrevoir du même coup le belliqueux développement sémantique de ce substantif.

Grenade a plus de merveilles 
Que n’a de graines vermeilles
Le beau fruit de ses vallons ;
Grenade, la bien nommée,
Lorsque la guerre enflammée
Déroule ses pavillons,
Cent fois plus terrible éclate
Que la grenade écarlate
Sur le front des bataillons.

Victor Hugo, les Orientales 

Nous en venons à l’ambivalence primitive ciselée par les Romains et d’abord par les Grecs de l’Antiquité : elle qui lia pour une indissoluble éternité la jeune Perséphone-Proserpine au royaume des morts, la grenade est aussi gage d’immortalité, d’alternance féconde, mais elle devient surtout germe de cultures inespérées autant que durables. En effet, Démèter-Cérès pensait pouvoir soustraire la Demoiselle sa fille aux griffes de son oncle Hadès-Pluton, donc des ténèbres, à condition qu’elle s’abstînt de toute nourriture au royaume des morts. Hélas…

« Les destins ne l’ont pas entendu de cette oreille, car du jeûne la jeune fille

S’était libérée : dans les jardins bien cultivés où elle promenait sa simple personne,

Venu du royaume phénicien sur un arbre qu’il faisait ployer un fruit s’était laissé par elle cueillir,

Puis, détachés de la pâle écorce, sept de ses grains

S’étaient fait broyer par sa bouche… »

(Traduction littérale de M.H. pour les vers latins 534-538 du livre V des Métamorphoses d’Ovide.)

Heureusement, de par le pacte entre dieux d’en-haut et d’en-bas, Démèter retrouva Perséphone toute une moitié de l’année. Elle changea donc sa plénitude maternelle en une floraison forte et belle, délivrant enfin le sol desséché de la stérilité qu’elle avait décrétée : après avoir croqué mortellement les braises d’un sombre sang, les amères délices d’un vin noir, le frais sourire de Korè-Perséphone rendu à sa mère Démèter rendit à nouveau riantes les prairies de la terre… Ainsi la fête d’aujourd’hui joint à la saison des grenades la promesse de la vie qui, par l’enfouissement du souvenir fidèle, déploie en profondeur de l’avenir les ailes.

Un Hymne homérique était allé déjà symboliquement plus loin vers la ronde d’une alternance féconde : le goût de la mort offert par un fruit moins aigre que suave permet de combiner – en notre vieille terre ainsi que dans la jeune déesse enlevée certes divinement, mais d’autant plus sauvagement – la dormance et la vigilance, l’hiver et la germination, l’ombre et la fructification, le deuil de la céréalière Démèter et l’intense présence partagée entre mère et fille comme entre survivants visibles et vivants invisibles…

« Ainsi parla le dieu [Hadès-Pluton] : la gaieté s’empara de Perséphone pourtant réfléchie,

Qui vivement s’élança de joie. Et lui

De prendre une graine de grenade pour la lui donner à manger, douce comme le miel, en cachette. »

(Traduction littérale par M.H. pour les vers grecs 370-372 de l’Hymne homérique À Démèter.)

Perséphone chez Hadès, kylix attique, British Museum.
http://www.britishmuseum.org/research/collection_online/collection_object_details/collection_image_gallery.aspx?assetId=861150001&objectId=399192&partId=1

Depuis, les mots se sont succédé par ricochet pour désigner des matières contrastées, de la pierre fine qu’est le grenat à la grenadine, rose boisson de l’enfance liée au Cantique des cantiques (8, 2) comme les joues bien-aimées à ce fruit béni (4, 3 et 6, 6). À nous donc de savoir la saveur de la vie comme ses pépins de mort pour semer dans l’espérance les flots de grains qui palpitent sans limite, que préserve la mutuelle tendresse et que cultive la communion, plus puissante que toute violence.

Strasbourg, à l’angle de la rue de Berne et de la rue de Soleure, ancien siège de la CPAM.

1er novembre 2017, fête de la Toussaint, avec ajout du Cantique des cantiques sur les indications d’Anne Miguet.

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