Jean ROUAUD, Editions Grasset & Fasquelle, 2018, photo de bande par G. Tosello et C. Fritz.

En ce premier jour de novembre, en la fête de Tous les Saints, par les bienfaits de l’amitié, tournons-nous vers les créatures qui du creux des ténèbres se firent ouverture de lumière. Ainsi, Le Paléo Circus qui parut en 1996 fit sortir de l’ombre abyssale un petit cheval déjà fraternel :

Quand on le laisse un peu tranquille, il s’autorise à rêver. Il se pose dans un coin où personne ne viendra le dénicher, à l’abri des bourrades, il rêve de chasses éternelles.

Jean Rouaud mit à jour une humble méthode quand L’Express publia le 1/12/96 son entretien avec Catherine Argand :

Il faut tout à la fois se laisser flotter comme un petit bouchon au fil de l’eau et ne pas se laisser emporter par les rapides.

L’écriture est une mystique, une méthode que j’ai découverte en lisant saint Jean de la Croix. Prenez sa théorie des nada, elle explique comment il convient d’être rien, de «tenir sa mémoire silencieuse et muette».

Nous possédons tous une part amendable, sauvable, qui aspire à la hauteur, à être Mozart. Le moins que l’on puisse faire, pour soi, pour les autres, c’est de prendre au pied de la lettre la parabole des talents. Ne pas gâcher, ne pas se cacher, risquer la meilleure part, c’est le moins que l’on puisse attendre de soi.

Vingt-deux ans plus tard, voici qu’au « spécialiste des phénomènes étranges » fait face le Martien, celui qui ne comprend ni ne voit rien aux « mains d’or » anonymes flottant sur l’abîme. Pourtant, dans les profondeurs de la terre, elles sont la chevelure parfumée par « l’Infini offert et ses milliards de chemins constellés », par-dessus « l’âne et la matière » que l’hébreu réunit en un seul vocable. Alors brille au grand jour de la lecture La Splendeur escamotée de frère Cheval – ou Le Secret des grottes ornées : des Gravettiens aux Aziliens, écoutons les murmures qui le long des murs durent, que nous croyons avoir « sur le bout de la langue poétique » (elle seule, nous répète Jean Rouaud, sait deviner et dessiner), qui président même au métamorphisme du vitrail : car « Lumière et pierre ne sont pas antagonistes du tout. » La chambre spéléologique devient branche généalogique : non, sous Étiolles, rien ne s’étiole. La cartésienne « chambre forte du matérialisme » cède la place à la vache noire de la « nuit mère patrie de l’aube », puis la mort du mâle cénotaphe hermétique à la libre et douce résurrection christique. Elle « retrace, en trente-trois ans, trente-trois mille ans de croyances religieuses », et l’animal nomade qu’on a rendu malade nous montre encore le chemin de la révolte et du matin, de l’âme révolutionnaire et de l’alarme solidaire. Théâme a lu ces pages d’exultation, d’exhumation, au moment même où de hurlantes sirènes rendaient nos contrées encore moins sereines. Sylvain Tesson s’écriait dans la Tribune de LA CROIX lundi 29 octobre 2018 : « Or je ne vois que la ruine, le chaos et la détresse ». Le lendemain, la « communauté internationale » s’inquiétait à grands cris devant l’exponentielle expansion des extinctions qui gagnent et qui déciment la vie, des gouffres aux cimes. Que de « splendeurs escamotées » et confisquées par l’humaine faute, à rendre pourtant, coûte que coûte, à notre contemplation, à la survie des futures générations ! SOS : rappelons que le sens probable de ce signal éperdu n’est autre que « Sauvez Nos Âmes »…

Mais le salut ne reste pas lointain. Aux portes d’un lac souterrain, voyez veiller un gardien qui travaille à l’extérieur de l’antre : jusqu’à ses mains tressaillent les signes bondissants et les traits nourrissants. Regardez-les qui trottent vers nous de grotte en grotte, hors du chaos grâce à Cadmos : son nom signifie Levant et sa quête vers sa sœur Europe sema la fête des lignes capables de rapprocher les bêtes, les humains, les vagues, les rochers… De l’Astarté à Marie en passant par Europe jolie, depuis la domestication jusqu’à la pacification, de rive en cap trois dames des cavernes sortent sans se lasser, sans dire « assez », pour que notre monde enfin soit moderne et fasse échec à la mort en prenant soin de son corps, en le confiant aux lames bienfaisantes de l’âme, pour que le frère Âne de François et la sœur Âme avancent unis par leur but et sans heurts.

A la porte des grottes de Jeita (Liban), sous la signature de Chady Nasr, Cadmos transmet l’alphabet phénicien.

Or l’alphabet mené par la tête de taureau Aleph ressemble – par sa course et ses métamorphoses jusqu’à la création et au développement de notre civilisation – à la déesse Astarté, cet équivalent cananéen d’Aphrodite et de Vénus. Les Phéniciens de Byblos (toponyme explicatif et prospectif, puisque lié au papyrus) lui rendent un culte loin de leur étroite bande de terre (devenue libanaise) : dans le désert du Sinaï, ils adaptent des hiéroglyphes utilisés par le peuple de Pharaon pour lequel ils exploitent le cuivre, la turquoise, et gravent ainsi, dès le milieu du deuxième millénaire avant Jésus-Christ, sur les parois de ces mines des signes qui seront appelés protosinaïtiques : ce sont les ancêtres de l’alphabet, où lors d’une révolution psychique et technique chaque son est rendu par un des 22 ou 23 signes formant le premier système démocratique de transcription ! L’on peut donc résumer en trois figures plus évolutives que lapidaires, aussi claires que féminines et dignes de partager notre hommage, notre sortie de la caverne platonicienne toujours en cours…

Hommage à trois dames des cavernes

                 ASTARTÉ

Quelle est donc celle-ci qui monte du désert

Et de la nuit des temps, du fond des cavités

Où des mineurs migrants adoraient ASTARTÉ

Tout en mettant au jour la turquoise bleu-vert ?

 

Son nom fut récemment déchiffré, découvert,

Sur d’humbles murs obscurs tout à coup habités

Par des signes restés sans raison abrités :

Le mystère à nos yeux demeure grand ouvert.

 

Il prend le visage, non d’un peuple haï,

Mais de pâturages ponctuant le Sinaï

Et du premier signe de la première lettre,

 

Aleph, veau qu’adopta l’habile Phénicie

Pour que l’écriture la plus simple relie

Les traits, les sons, le sens, d’un message à remettre…

 

                EUROPE

Et quelle est cette fille échappant à la mer,

Arrachée aux mêmes racines orientales,

Happée par des grottes loin des rives natales,

Sur le dos d’un taureau parmi les pleurs amers ?

 

La bête semble avoir une tête de fer,

Tellement elle a su d’une adresse navale

Fendre les flots profonds sans qu’EUROPE ravale

Le moindre embrun salé. C’en est fait de l’hiver ;

 

L’animal étrange déploie sur une page

Son profil, l’alphabet entier, puis se dégage

De sa forme bestiale ; il redevient le dieu

 

Désirant la beauté mortelle : il la sait prête

A mettre au monde humain, au-delà de la Crète,

La danse de l’échange amical en tout lieu !

 

               MARIE

Au Levant, quelle dame applique, semble-t-il,

Les conseils de Platon, sortant de la caverne

En pleine lumière non pas d’une lanterne,

Mais de son Nouveau-Né, de Son ardent babil ?

 

Cet Enfant souriant a vaincu les périls

Dressés par la misère et la nuit qui Le cernent

Dans l’étable de pierre ; un âne, un bœuf, hibernent

Près de MARIE : soudain, l’aurore bat des cils.

 

Le Verbe Se fait Chair, l’air respire en cadence,

Le monde se refonde et la vieille éloquence

Cède à l’Esprit le pas : car Lui Seul fait rimer

 

A l’Alpha l’Oméga parmi des hommes frères

Et sœurs, pour que les cœurs deviennent mères, pères,

Du Bien capable de s’exprimer, s’imprimer !

 

Le corps, ce « frère âne » de saint François, a donc besoin plus que jamais du compagnonnage de l’âme, sa sœur en anticipation comme en mémoire : ils ne peuvent se hisser qu’ensemble à la Vaste-Vue portée par Eur-Ope la Phénicienne, celle qu’en vain rechercha son frère Cadmos-Levant, celle dont le nom signifiait Couchant lors de son enlèvement par le taureau de lumière, celle que la Crète accueillit à la grecque, pour élargir son regard à l’infini des rivages et des âges.

Harissa, Notre-Dame du Liban.

 

 

One Reply to “Frère Âne et sœur Âme.”

  1. Astarté, Europe et Marie, trois âmes de notre civilisation viennent tendre la main à frère âne qui avec les poètes s’en va tranquillement au paradis des ânes. Mais auparavant Jean Rouaud nous parle de la splendeur escamotée de frère cheval, et aussi de cette part meilleure de l’homme qui tôt le fit artiste, prêt pour rien, rien que l’amour de la beauté, à répandre son talent et à embaucher âne au service d’âme. Créer, c’est sortir des grottes ou du moins les sortir de leur seul rôle d’abri pour nos ânes. Créer, c’est sortir enfin du seul commerce utile pour l' »inutile commerce avec l’ange qui vit en nous ».

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