Amandier des villes poussant ses fleurs de “veilleur” dans le ciel d’hiver ?

Tournant des ans : évocations d’éloquence entre animaux privés de mots, ou d’humaine transparence face aux parlers trop étrangers… Quand donc est-ce que l’existence conciliera les différences ? Par certains autoportraits traduits en “évoquences“, en chantante cadence ? De qui s’agit-il, tout près ? Fantaisiste bien que triste, lancinant, fascinant, tel est de Wolf Wondratschek, l’Autoportrait au piano russe (Selbstbild mit Russischem Klavier, Ullstein, 2018), qui vous entraîne à la patiente écoute, au seuil tout bruissant de nouvelles routes.

Autoportrait au piano russe“, Seuil, 2018.

Rhapsodie de silences, décousues dissonances, en ce vieux pianiste venu du bloc de l’est, qu’invite chaque instant au goût plutôt qu’au test :

Il ne peut rien t’arriver, me dis-je depuis longtemps, que Dieu n’ait décidé. J’entends ses anges dans mon appartement. Je les entends m’écouter quand je suis au piano. J’entends le silence de leur proche présence.

Quatrième de couverture de la traduction en français d'”Autoportrait au piano russe”.

Ils l’appelaient Pater Piano, une allusion à ce Padre Pio que les Italiens, surtout ceux du pauvre Midi, vénèrent avec force images et statues.

Ils ne se ressemblaient évidemment pas. Et même la meilleure volonté ne permettait de découvrir, chez Souvarine, quoi que ce fût de sacré ou seulement de bon. Ce n’était que parce qu’il avait l’habitude dans ses concerts, après qu’eut retenti l’ultime accord, de poser ses mains jointes sur sa poitrine, les yeux fermés, un instant recueilli, avant de les laisser tomber sur ses genoux.

Cette simple retenue le montre, créant par un geste essentiel un espace providentiel où pause et respect se rencontrent : l’Europe n’est pas encore “vide de sens” ni “de sensibilité”. Car elle frémit et tressaille d’espérances qui travaillent : On ne trouve jamais que ce que l’on n’a pas cherché, n’est-ce pas vrai ?

Zoo de Mulhouse : un suricate monte la garde, avec ses petons droits sur son piton.

Il explore la musique comme on veut percer un secret, à la recherche du son pur de la vérité. Il réussit cet enchantement-là qui n’advient que lorsque la flamme épouse la tendresse.

Face au suricate, le ciel se dilate.

Alors Souvorine salue, du fond de l’abandon l’apparition du don, la nef de l’art signé Schiff : Être si près de la flamme qu’un feu de joie t’entoure.

Zoo de Mulhouse : malgré le grillage, le touraco pauline pare son plumage d’une présence fine.

C’est un autre roman aux espiègles accents, aux registres non sinistres, qui donne à sa façon une belle leçon pour montrer comment se marie à la fraternité la jeune liberté si le juste au vrai se relie.

Jean-Pierre Dubois, “Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon“, Editions de l’Olivier, 2019.

L’ouvrage de Jean-Paul Dubois Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon a largement mérité le prix Goncourt 2019 par la variété des tons, par la narration rythmée, le style faisant la part belle aux sons comme aux déshérences harmonisées.

Il décrit ainsi les prêches de son père pasteur danois : grandes amplitudes paternelles où au détour de chaque chapitre on percevait les picotements du printemps, le murmure permanent de la nature, le bruissement du vent dans les hautes herbes, l’enthousiasme de la toilette des merles perchés sur les branches basses.

Il fait aussi résonner depuis le Nouveau Monde son testament spirituel : “… Je vous demande alors de conserver à l’esprit cette phrase toute simple que je tiens de mon père et qu’il utilisait pour minorer les fautes de chacun : Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon. Que Dieu, s’il vous voit, vous bénisse.”

Quatrième de couverture de “Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon”, de Jean-Paul Dubois.

Par-delà déchéance et transmissions qui sous-tendent une obscure mission, voici le moment d’extase partagé avec une métisse qui tisse en elle les fibres du réel, libre au bord des tragédies : tout ce monde-là disparut aussi longtemps qu’en nous dura la lumière, ce bref éclair illuminant la vie comme une fusée de détresse.

Quand pour le touraco pauline le crépuscule s’illumine…

Dès lors, cohérence devient conférence (c’est-à-dire élans de dons convergents), non monologue ennuyeux, mais partage merveilleux, pour peu que s’envole au but la parole. Non, “tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon” ; mais, sur leurs frêles pirogues, ils poursuivent leurs dialogues. Celui qui sourit souvent mieux survit…

Préparation d’une fête de Noël par une Conférence Saint-Vincent de Paul.

Frédéric Ozanam sut à travers sa vie moduler, face aux cruelles dissonances, aux dysfonctionnements les plus criants, l’articulation des mots et des actions, de la pensée et de l’organisation. Il se laissa pousser, empoigner, inspirer, à la fois par la souffrance qui tenaillait la société de son temps, par l’esprit du catholicisme social et par l’accord de foi qui le liait en profondeur à l’œuvre de saint Vincent de Paul.

Pressé par le commandement de faire à autrui le bien qu’il se veut à lui-même, et se voulant un bien infini, celui qui aime les hommes ne trouvera jamais qu’il ait assez fait pour eux jusqu’à ce qu’il ait consumé sa vie dans le sacrifice et qu’il meure en disant : Je suis un serviteur inutile, écrivait ce penseur, fondateur notamment de la littérature comparée, croyant et père de famille, dans Du progrès dans les siècles de décadence (1851).

Salle d’un presbytère prêtée pour la fête de Noël de la Conférence Saint-Vincent de Paul.

Il faut beaucoup aimer l’homme, reconnaissait-il dans le même ouvrage, pour respecter son droit qui borne notre droit et sa liberté qui gêne notre liberté. 

Quelle est l’inaliénable noblesse qui nous hisse vers d’autres promesses ? Voici ce que déclare encore Frédéric Ozanam :  Il ne faut pas que les âmes perdent leurs ailes et que, renonçant à la hauteur d’une perfection qu’on leur déclare impossible, elles se rejettent tout entières vers de faciles plaisirs. 

Cadeaux pour adultes et enfants collectés par une Conférence Saint-Vincent de Paul.

Ses Discours aux conférences de Saint-Vincent de Paul n’y vont pas par quatre chemins au milieu du XIXe siècle : La société se divise en deux camps, ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. S’impose alors comme conséquence une… conséquente conférence, sans que nous puissions nous tenir cois face à la misère et ses abois, si pauvres en armes contre ses alarmes, si dénués de mâts contre les paquets de mer et les montagnes de déchets :
Il faut distribuer du pain aux familles en pleurs, et envoyer à l’école les enfants négligés. 

Faisons feu de toute étincelle qui brille dans notre escarcelle. Au jeu des vœux, restons en exercice de modeste service : dans la fraternité mûrit l’éternité. Certes, la verve conserve, l’écrit parfois agit – mais que l’année à venir vous soit claire : puissiez-vous contempler autant que faire !

Mulhouse : bas-relief sur la façade de l’école de la Tour du Diable devenue le CFA Roosevelt.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *