On sait que le Palais de l’Europe a pris la place de la toute première maison de l’Europe construite à Strasbourg en 1949 pour héberger la première assemblée parlementaire européenne, le Conseil de l’Europe – précédemment dans ces colonnes abrégé en CoEur. Pour suivre l’aube et l’invitation, voyons si ce Palais et les autres maisons strasbourgeoises de formation européenne remplissent la vocation d’accueillir et d’ouvrir les horizons.

A l’Ecole Nationale d’Administration, trois universitaires ont observé, puis proposé de commenter ensemble, les rapports entre Gouvernance européenne, démocratie et mondialisation. Mme Laure Ognois, Directrice du Service des relations internationales à la Deutsche Universität für Verwaltungswissenschaften de Speyer (Spire), a commencé par montrer  le rayonnement d’une Initiative d’excellence partie d’Allemagne et les interfaces universitaires de l’Allemagne avec ses partenaires européens ou émergents. M. Fabrice Larat, Directeur du Centre d’expertise et de recherche administrative de l’ENA, s’est ensuite attaché à décrire le passage des frontières westphaliennes et du modèle wébérien à la déterritorialisation et à la quête de gouvernance par une société civile en gestation. M. Sylvain Schirmann, Directeur de l’Institut d’études politiques de Strasbourg, a lié ces balbutiements confrontant plusieurs loyautés et le sacrifice provisoire de liberté qui fonda les Etats-Unis, comme d’ailleurs l’Europe d’après le mythe de l’enlèvement.

A cette sommaire rétrospective succèdent l’après-midi des perspectives au Palais de l’Europe. A la question soulevée par le rôle d’acteur global que pourrait jouer l’Europe, M. Jean-Dominique Giuliani, Président de la Fondation Robert Schuman, répond par les signes avant-coureurs d’une démocratie post-nationale ; M. Michel Foucher, Diplomate français à l’Institut des hautes études de Défense nationale, montre que l’Europe agit globalement malgré elle, sans être reconnue ni s’assumer comme acteur global, mais en découvrant peu à peu ses intérêts au-delà et à l’intérieur de ses valeurs ; M. Maxime Lefebvre, Directeur de la prospective au Ministère français des Affaires étrangères et européennes, va jusqu’à souhaiter vivement que l’Europe accepte enfin de penser puissance ; de même Mme Kinga Brudzinska, de l’Institut polonais d’Affaires internationales, se demande comment employer les moyens diplomatiques d’une manière vraiment efficace, avec une véritable volonté d’écoute. Quant à M. Simon Serfati venu des USA où il dirige le Centre d’études internationales et stratégiques de Washington, il dessine avec vigueur le partenariat (ou pas de deux) qui lui semble idéal autant qu’indispensable entre Etats-Unis d’Europe et d’Amérique, martelant que, malgré la grave panne inédite actuellement subie par cette bête qui se fait dans les crises et même si l’amour se fanele long terme n’a plus le temps d’attendre : car l’avenir se joue aujourd’hui même au Proche-Orient, nécessitant d’urgence non pas que tout soit fait par tous ensemble, mais que tous ensemble fassent tout. A l’Europe donc de développer et d’appliquer ses nouveaux dons d’acteur global.

Or les propos de M. Simon Serfati rejoignent ceux de Mme Carine Dartiguepeyrou, prospectiviste à la tête du Club de Budapest (France), notamment sur deux points : l’un est apparemment accidentel puisque le lexique de la danse familier au premier semblait rejoindre la référence, proposée par la seconde, à M. Gaston Berger, père du danseur et chorégraphe Maurice Béjart ; l’autre point en est indissociable, puisque le même Berger a créé la notion de prospective, ainsi articulée selon les précisions de Mme Dartiguepeyrou : dégagement du court terme, vision plus large, enfin profond creusement où il s’agit de se réinventer dans les évolutions sociétales comme dans les valeurs, de favoriser la diversité dans ce que M. Edgar Morin appelle la polycrise, par une forme de résilience associant diversité et efficacité, aussi bien  paritaires qu’écologiques, finalement d’explorer de nouvelles formes de gouvernance par d’autres plates-formes de reliance pour faire déboucher le dialogue sur l’initiative réussie.

C’est bien la prospective comme moyen de créer des futurs souhaitables par sources d’inspiration que semble solliciter l’assistance, attentive autant que réactive comme l’ont souligné d’autres rédacteurs : elle aspire au saut fédéral, équitable et solidaire, à l’appropriation des sujets européens par les citoyens, au dialogue efficace en agora comme sous la forme de ce Forum Mondial de la Démocratie qui doit se rééditer et s’améliorer, au vouloir partager, à l’association des intérêts mis en lumière par les intervenants avec les valeurs, à l’instauration des Etats-Unis d’Europe rêvée, voulue et lancée par les jeunes… Bref, la sortie du brouillard nous tire ensemble en avant. Mais ne s’inscrit-elle pas tout entière dans le nom que porte l’« Europe » ? Il nous vient précisément du Proche-Orient, avec son sens de « crépuscule », avec les autres cadeaux phéniciens que sont les techniques nautiques et l’art alphabétique ; mais il fallut la halte crétoise et l’étape grecque pour que ces moyens de contact révolutionnaires fassent naître progressivement, de proche en proche, l’« Europe » et la démocratie, pour que le chaos suscite la résilience, pour qu’en même temps Europe perde la signification phénicienne de crépuscule et qu’elle mérite, gagne, puis diffuse, comme une vocation confiée par son appellation, le sens de « Vaste Vue »…  A cette condition, l’Europe si jeune et si attendue à l’échelle de l’histoire sera, dans notre univers multipolaire, maison commune, ouverte et propice aux nouveaux horizons de ses habitants comme de ses voisins.

La séance de clôture du Forum Mondial de la Démocratie de Strasbourg accentua cette ouverture des préoccupations à l’avenir global de notre planète.

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