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Strasbourg, J. Rifkin au Conseil de l’Europe le 3/11/14, cliché Théâme.

 

Le jour transfiguré.

Strasbourg a trouvé le nord : son quartier européen est sillonné par une jeunesse élégante, réfléchie, polyglotte, intimidée, mais venue des quatre horizons élargir ses regards et le nôtre, tout en suivant son chemin comme par magie sur nos plans et nos rails urbains. Puis l’affluence se presse aux portiques de l’envol, avec une ferveur n’ayant d’égal que le sourire qui se propage tel un sillage pour vous guider aux places comme aux espaces libres, et vers la réponse à la question thématique : “De la participation à l’influence : la jeunesse peut-elle revitaliser la démocratie ?”. Voici donc, légèrement développé, l’article qui vient de paraître sur le 3e Forum Mondial de la Démocratie dans MEDIAPART sous le titre Conseils de jeunesse au Conseil de l’Europe.

Parler pour travailler.

M. T. Jagland, Secrétaire général du Conseil de l’Europe, accueille les membres du Forum qui ont rempli l’hémicycle avec enthousiasme et ponctualité. Mme P. Boistard, Secrétaire d’Etat chargée des droits des femmes, excuse ensuite les absents et salue du titre de « chers artisans de la démocratie » le millier de jeunes qui a convergé de 100 pays différents à cette 3e session d’un rendez-vous désormais ancré à Strasbourg : “pour cela, précise-t-elle, il n’existe pas de meilleur lieu que cette ville jeune illustrant les valeurs universelles, avec l’innovation inscrite dans son ADN”.

M. J. Rifkin prend alors à bras-le-corps, en orateur et professeur chevronné, l’immense amphithéâtre où quelques têtes chenues ponctuent l’assemblée juvénile, où il accorde deux minutes pour éteindre appareils d’enregistrement comme de communication, et où les traductions simultanées bruissent avec un très léger décalage, pour lancer en salves aussi passionnées que techniques des prophéties dignes de l’auteur qu’il est notamment du Rêve européenEn voici les lignes essentielles.

« Vous, jeunes, vous avez créé une nouvelle société par la numérisation et vous ne le savez même pas. Car les services devenus gratuits font tendre vers zéro leur coût marginal ! Or toutes les grandes révolutions de l’évolution humaine se sont effectuées par la convergence de la communication, de l’énergie et des transports.

Depuis 2008, notre plateforme technologique est obsolète. Si Angela Merkel m’a demandé comment améliorer la productivité, il faut reconnaître que notre civilisation tablant sur le pétrole est moribonde et que la troisième révolution industrielle est en route grâce aux jeunes : la progression doit se faire à travers un « super-Internet », y compris et surtout pour l’écologie en reliant par tous les capteurs, précisément, la communication, l’énergie et les transports.

Mais dire que la connexion en une seule minute de toute la petite espèce humaine est possible pose du même coup la question de la vie privée. Il en découle que la nouvelle génération doit être mieux politisée. Chacun peut créer ses propres algorithmes ; d’ailleurs, la numérisation a démocratisé les industries comme l’accès aux énergies renouvelables : le soleil, le vent, les ressources géothermiques, n’envoient aucune facture, par exemple, à l’Allemagne !

 

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3e Forum Mondial de la Démocratie à Strasbourg : l’hémicycle du Conseil de l’Europe le 3/11/14, cliché Théâme.

Des hommes et des femmes peuvent désormais se mesurer à de grandes entreprises. La Chine et l’Italie favorisent des innovations décisives : bravo ! Ma femme et moi faisons l’expérience de rénover une maison qui est un vrai gouffre. Mais le changement viendra dans le monde d’une volonté de mobilité qui soit en mesure de supplanter la volonté de propriété si longtemps admise comme universelle. 80 % des véhicules peuvent être éliminés de la circulation et de la pollution urbaines. Car la porte du partage s’est – et reste – ouverte par les jeunes. Même les jouets peuvent être mutualisés et favoriser l’apprentissage de l’échange en ouvrant les yeux et le cœur des enfants.

Vous allez parler des inégalités dans ce Forum. Si des conglomérats verticaux ont créé un cocon industriel, il s’agit maintenant de rendre la plateforme informatique plus collaborative par le partage de l’esprit d’entreprise comme des talents. Je ne suis pas utopiste, mais critique : si chaque bâtiment existant doit être reconfiguré comme tous les réseaux, il n’y faut nul pétrole, mais des jeunes qui puissent mener la troisième révolution industrielle et sortir de l’impasse où les investissements engagés pour l’entretien de l’ancien n’apportent aucun gain agrégé !

Mais Internet peut-il rester neutre ? La musique et l’énergie sont devenues d’immenses tigres édentés. Il faut donc que les biens publics indispensables soient régulés, progressivement transparents, maintenus ouverts par le gouvernement, et que la lutte sociale contribue à surveiller Internet pour qu’il démocratise l’économie. Il manque encore un mouvement politique international de la jeunesse. Créons une législation des droits sur Internet, faisons coopérer la race humaine à Internet, et envoyez-moi une carte postale dans l’autre monde pour que je voie, s’il existe, l’effet escompté de mon livre sur Une société à coût marginal zéro.

Entendons à temps la planète, entrons dans le cycle écologique pour produire la volonté politique de la génération écologique ! Beaucoup de questions se posent sur toutes les guerres en cours : elles nécessitent que nous prenions position sur la société, sur la politique. Une nouvelle conscience émerge, passant du cadre géopolitique, si hermétique, à la libre circulation du partage. L’empreinte écologique s’enseigne aux enfants actuels, qui savent que le cycle hydrique est bouleversé, et que 70 % de formes de vie auront disparu dans les décennies à venir si nous ne résistons pas à la tendance. Seules les technologies numériques peuvent enrayer et inverser ce phénomène, avec vous. »

Après une respiration d’entracte, s’instaure une TABLE RONDE sur des interventions en temps limité.

Mme A. Brasseur, présidente de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, déclare que ce Forum est l’occasion à saisir pour parler non plus aux jeunes, mais avec eux, le Conseil de l’Europe étant un organisme exemplaire, mais en évolution permanente, par des actions comme l’actuelle campagne « No Hate ». Puisse cette session plénière, a-t-elle en substance ajouté en laissant la parole aux intervenants, formuler des stratégies pour renforcer les réponses des jeunes.

Yuk HUI, chercheur à Hong Kong, rappelle la lutte menée dans la rue par les jeunes de son île-pays  pour le suffrage universel : « C’est un espoir désespéré ou jailli du désespoir. L’économie autoritaire a surtout dérégulé les loyers. Mais quelle joie de retrouver entre jeunes notre autonomie dans la rue ! Prenons cependant garde aux notions de participation ou de partage : elles ne doivent s’appliquer qu’à la libération des jeunes. »

Nancy LUBLIN, P-DG aux Etats-Unis, tout en appelant l’assemblée à sortir les appareils de connexion, définit les jeunes d’aujourd’hui comme des « natifs numériques », assez vite mûrs pour qu’on abaisse l’âge électoral. « Mais, conclut-elle, n’oubliez pas votre Tocqueville national, qui demeure capital : dans De la démocratie en Amérique, il évoquait les médias comme le quatrième pouvoir » dès la première moitié du XIXe siècle.

Yves LETERME, Secrétaire général d’International IDEA, déplore l’abstention juvénile aux élections de la plus grande assemblée du monde, le Parlement européen : “Puisque les jeunes sont les moteurs du changement, il faut que la démocratie trouve des solutions en devenant plus directe.

Des QUESTIONS posées dans l’hémicycle soulèvent ensuite des problèmes de santé, de possible fermeture par les réseaux dits sociaux, et liés à l’empowerment : « Gardons le terme et changeons-en le sens ».

Felipe JELDRES, président de l’Union Internationale des Jeunes socialistes venu du Chili, interroge ensuite sur la nuance entre la participation et l’influence, donc sur la prise de décision : si les jeunes s’organisent plus vite actuellement, si les partis consultent désormais les réseaux sociaux et si la vie associative peut résoudre certaines questions, seule une organisation de parti peut les traiter globalement ! Or les manifestants sont devenus des acteurs politiques : puisque nous avons des idées et de l’énergie, commençons la lutte aujourd’hui.

Mme A. Brasseur remercie alors les Centres européens de la jeunesse coordonnés par le Conseil de l’Europe.

Henry B. TAM, directeur du Forum pour la participation et la démocratie des jeunes à Cambridge, relate d’abord une anecdote toute fraîche. Dans l’Eurostar, il a dû expliquer à un voyageur curieux la raison de son déplacement à Strasbourg, au lieu de Paris qui est le conventionnel rendez-vous des spécialistes : « Si l’on vient à Strasbourg, c’est pour la démocratie ! » Voici d’ailleurs ses ingrédients indispensables : « l’alphabétisation politique, la solidarité civique, une organisation aussi solide que celle qui mit en œuvre la Magna Carta » qui fêtera l’an prochain son 8e centenaire et dont un exemplaire orne ce palais de l’Europe « et la mobilisation simultanée de ces trois éléments vitaux ».

Pascale THUMERELLE, de Vivendi, brosse le tableau des « nappes créatives », des « sources artistiques » risquant de s’assécher et du « climat relationnel » qui se dégrade, pour appeler à la « responsabilité sociale ».

Suivent quelques REMARQUES, dont celle d’un jeune Ecossais miraculé de la crise, et l’appel d’un Gazaoui longuement applaudi : « Je suis né pendant la guerre, j’ai grandi pendant la guerre, je viens de la guerre, qui a tout détruit. Comment protéger les enfants ? » Puis une Sud-Africaine exprime la reconnaissance qu’elle éprouve pour ce Forum. Un habitant de Singapour recourt aussi à Tocqueville et rappelle les risques entraînés pour les droits par Internet alors que le socle de la démocratie ne peut être que la morale.

REPONSES des intervenants, souvent applaudies :

F. Jeldres : « L’ONU ne peut résoudre le problème de Gaza en raison des structures actuelles de la société mondiale. Les décideurs ne sont pas les pouvoirs politiques : il faut donc se battre pour l’espace où les jeunes veulent et peuvent intervenir. » Il conclut presque hors micro : « Notre pire ennemi est l’indifférence. »

H. B.Tam : “Il faut changer la pyramide pour obtenir un résultat : la sécurité économique et sociale est indispensable à Gaza.”

N. Lublin : “Le pire est le manque d’inspiration. Mais, à Gaza, on n’en manque pas.”

P. Thumerelle : “La chance à cultiver est la production de création.”

Y. Hui : “Je suis inquiet face à la démocratie industrielle pratiquée par les grands réseaux sociaux. Dépassons Saint-Simon en nous demandant ce que sont l’individu et la collectivité.”

A. Brasseur : “Il est donc indispensable que l’initiative représentée par ce Forum Mondial de la Démocratie se poursuive à Strasbourg. J’admire votre courage : nous devons vous aider, car nous avons plus besoin de vous que vous de nous. Parlons-nous les uns aux autres et, pour commencer, allons voir ensemble la mise en lumière de ce palais de l’Europe.”

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Mise en lumière du Palais de l’Europe à Strasbourg : 3 novembre 2014, cliché Théâme.

La nuit transfigurée.

Dehors, l’heure d’Europe brille encore au crépuscule qui lui a donné son premier nom : déjà, grâce à l’illumination des parois minérales en encorbellements, plus haute et LARGE devient notre VUE pour incarner le second nom d’EUR-OPE. La foule juvénile qui vient d’inaugurer son conseil démocratique nous donne généreusement ses conseils de jeunesse, nous ramenant sans se lasser à « l’alphabétisation politique » qui est revenue au cours de cette séance moins comme un refrain que telle une promesse. Portes et portables grand ouverts, mémoires en marche tranquille pour suivre encore Tocqueville, entre les groupes sculptés et les amis retrouvés semblait courir la flamme toujours fraîche d’Europe, mère trois fois millénaire de l’art alphabétique ainsi que des techniques nautiques, donc source de l’éclosion internautique à travers la planète Terre : « énergie, transports et communication » ne cessent pas d’avancer ensemble, depuis le premier galop d’Europe exaltée au levant – au-devant – des inventions, à travers la communauté des hommes arrimée par ces liens à l’élan vers la paix. Mais laissons les laboratoires des jeunes produire sereinement dans ces murs leurs idées à diffuser et réaliser !

 

 

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