100_1375
Non loin de Marie et de Jean, Ephèse, cliché Théâme.

Revenons à Kafka lorsqu’il salue l’éclat discret du mystère présent comme un père : “Je suis très ignorant. La vérité n’en existe pas moins.”

7019_xl
Femme-fenêtre phénicienne, www.revendeurs.rmngp.fr .

Il faut un feu pour naître partout, une fenêtre pour dialoguer et naviguer, un voyage au fond de notre horizon de temps et d’espace, au bout des menaces. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon. Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. (L’Usage du monde, Nicolas Bouvier.)

Or la librairie ayant choisi pour enseigne L’Usage du monde virtuel autant que réel – ouvre ses fenêtres sur la rue des Renards (et des regards) pour emmener beaucoup plus loin qu’ils n’auraient imaginé des visiteurs d’abord en quête de reflets éoliens dans des cimaises faubourgeoises. Car il y a belle lurette que Théâme ne s’est plus embarquée sur un ouvrage fleuve comme celui qu’elle a vu surgir soudain. Tel un phare annoncé de longue date au bout de l’été, impatiemment attendu avec envie et curiosité, voici tout un Royaume sur les gondoles, qu’il fait ployer sous son poids de pages et d’érudition, de culture et de questions, mais aussi de rire fraternel et salutaire, pour que nous ayons une chance de renouveler à notre tour nos usages du monde.

100_1370
Théâtre d’Ephèse, cliché T. H. et Théâme.

La notion de grâce dont le précédent billet de Théâme souligne la sourde permanence chez Kafka semble sous-tendre comme la veine d’une source l’exploration et l’organisation de cet étrange Royaume, comme l’auteur touché par la grâce (page 21) : certes, la grâce qu’on laisse filer détruit la vie (123),  mais, d’après les paroles rapportées par l’apôtre Paul“Ma grâce te suffit.” (167).

Le Royaume du journaliste, romancier, cinéaste Emmanuel Carrère ne s’apparente donc à nul autre, qu’il s’agisse d’un espace mythique ou d’un livre concret : tout comme Paul devenu tisserand et l’un des principaux personnages animant cet ouvrage, il livre sa matière, il file sa manière, il élargit sa toile en une voile de doute et de souffle, de voix et de voies. Sur un ton tour à tour bernanosien et pascalien, faisant volontiers un détour du côté des coups de gueule chers à Maurice Clavel, des dérives habituelles à l’âme ou au corps modernes, donnant parfois des coups de griffes injustes à ses confrères et contemporains – par exemple en réduisant à néant (page 469) L’Apôtre et le Philosophe pourtant déjà publié avec succès, l’humour passionné d’Emmanuel Carrère creuse un sillon de réflexion et trace un sillage éperdu vers un rivage aussi familier que mystérieux.

2789839-jpg_2418529_652x284
www.lepoint.fr

Sur ma lecture et sous l’averse ont hurlé des sirènes qui n’étaient pas celles de l’Odyssée traversant également ces pages ; mais par moments même il a plu ce qu’aux créateurs il a plu, dans l’espace du ciel et de la terre, de verser afin que se désaltère sur ses chemins la vie sans fin…

Alors, entre les “j’aime” et la fresque historique, ironique, du “presque”, entre les sens de synopsis et les surprises de l’iris, dans la nuit obscure vécue par les mystiques bouge un bouillonnement plus tendre qu’électrique : une fermentation de Parole, une germination de “boussole” (page 424). Alors s’ouvre une fenêtre qui permet encore de naître pour dialoguer et naviguer… Alors on peut tenter de garder, comme un roi, modeste parmi les autres, du royaume béni, “assez de musique en soi pour faire danser la vie” (L.-F. Céline, cité page 65), entre le visible et l’invisible, entre océan, rangs et volcans.

unnamed (1)
“Entre les îles – visions éoliennes” (C.Deltenre & S. Hoffmann), www.usagedumonde.eu .

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *