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Musée Kampa entre l’île du Moulin et le ciel de Prague, cliché d’Elizabeth R.

Je revois des prépa’ délaisser leurs chiffres de concours pour entrer dans les lettres de Kafka, pour monter Le Château par ferveur et par cœur, pour mettre même leur corps en péril, en scène, en jeu dans les fenêtres de l’esprit : afin que l’improbable feu de la liberté puisse naître sans limite et sans prix. Mais les baies de tout château sont subordonnées à sa porte principale, dans la ville de Prague comme dans l’œuvre de son fils le plus célèbre, si longtemps resté au bord d’une cathédrale et de splendeurs sidérales.

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La Moldau-Vltava par Elizabeth R.

Une parabole, intitulée Devant la Loi et composée en 1914-1915 par Kafka, fut insérée dans Le Procès, au chapitre IX précisément intitulé La Cathédrale.   Il reste assis là des jours et des années. Il fait plusieurs tentatives pour qu’on le laisse entrer, et il fatigue le portier avec ses demandes. […]   Mais, dans le noir, il distingue bien à présent une lueur qui surgit de la porte de la Loi et ne s’éteint pas.

La Grâce, plus belle encor que la beauté comme l’affirmait La Fontaine, ne serait-elle pas, même et surtout pour Kafka, l’autre nom de la Loi ? L’on pourrait le croire à relire la définition suivante qu’il donne de l’art : L’art est, comme la prière, une main tendue dans l’obscurité, qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne. On comprend mieux cette confidence : Je m’efforce d’être véritablement un candidat à la grâce. J’attends et je regarde. Peut-être viendra-t-elle, peut-être ne viendra-t-elle pas. Peut-être cette attente à la fois calme et inquiète est-elle l’annonce de la grâce, ou bien la grâce elle-même. Je l’ignore. Mais cela ne m’inquiète pas. J’ai, pendant ce temps, fait amitié avec mon ignorance. (Conversation avec Kafka, de Gustav Janouch dans la traduction de B. Lortholary, 1978.)

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Est-ce un moulin aux vaines mains ? Le Métronome au-dessus de Prague, iufmriprague.files.wordpress.com .

Le Métronome étrille encore  la cité, bégayant que l’absurde y demeure embusqué, prêt à prendre la place, dans nos cœurs, de la grâce, tel Ubu menaçant, monumental, mais sans pouvoir nous figer dans sa glace.

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arthist.typepad.fr

Sachons raison garder et trouver sans tarder où faire naître une fenêtre pour écouter sans redouter, pour prêter l’oreille à des voix qui veillent, ici-bas comme depuis l’au-delà, par exemple à celle de Patočka, l’âme d’une dissidence encore emplie de stridences :

Le souci d’”avoir, le souci du monde extérieur et de sa domination, l’emporte sur le souci de l’âme, le souci d’”être“, déclarait en disciple de Platon le Pragois Patočka dans l’article « L’Europe et l’héritage européen ». 

“Et pourquoi ne poser le problème de l’Europe qu’en termes politiques, demandait récemment Tanguy Séné ? En 1973, Patočka donne un séminaire privé qui résonne dans notre actualité : On parle sans cesse de l’Europe au sens politique, mais on néglige la question de savoir ce qu’elle est au juste et ce dont elle est issue. Nous entendons parler de l’intégration de l’Europe. Mais l’Europe est-elle donc quelque chose qui puisse être intégré ? S’agit-il d’un concept géographique ou purement politique ? Non, et si nous voulons aborder la question de notre situation présente, il nous faut comprendre que l’Europe est un concept qui repose sur des fondements spirituels.

Ces dissidents d’Europe centrale reviennent de loin. Ils ont contribué à montrer, comme Patočka, qu’il importe de continuer à penser et imaginer ce qui semble impossible en Europe. Autrement, dit Havel dans un entretien avec Jacques Rupnik, il n’y aura pas d’Europe meilleure. Et conclut sur ces mots : Je ne conçois pas les douze étoiles de votre emblème comme l’expression de la fière conviction que […] l’Europe édifiera le paradis sur terre. Il n’y aura jamais de paradis sur terre. Je m’explique ces douze étoiles comme une remarque que l’on peut vivre un peu mieux sur la terre si l’on ose de temps en temps fixer son regard vers les étoiles.”

Que la patrie des marionnettes, chères à Václav le fondateur comme à Rilke le contemplateur, nous ouvre donc une vue nette vers l’horizon de solidarité sur lequel s’élève la liberté ! Denn (Geliebtsein heiẞt aufbrennen. Lieben ist : Leuchten mit unerschöpflichem Öle. Geliebtwerden ist vergehen, lieben ist dauern) (Rainer Maria RILKE, Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge, pages 205-206). Car (Il n’y a dans “être aimé” rien d’autre que “se consumer”. Aimer en revanche signifie : illuminer d’une huile infinie. Se faire aimer, c’est sombrer, alors qu’aimer c’est durer) : adaptation par Théâme d’une parenthèse de Rilke dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge.

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