Ce 25e billet fait remonter à notre blog le temps sur 2 500 ans, sur une histoire où les peuples continuent de souffrir : ils font encore bien des scènes… et font quitter la scène à leurs dirigeants dans le calme ou la cruauté, dans le velours ou dans le sang, pour que la liberté naisse même dans les douleurs de l’enfantement, pour qu’elle mûrisse obscurément d’abord, s’il le faut.

Mais qu’est-ce qu’une scène ? A l’origine, en Grèce où ce mot semble être apparu pour désigner peut-être un espace ombragé, c’est une structure mouvante, légère, où se tenir ensemble, une tente et des tréteaux pour bâtir en quelques instants un monde imaginaire ou bien une terre habitable : le théâtre de Syracuse illustrant ces lignes et construit voilà 2 500 ans nous donne du théâtre antique une idée toujours vivante.

En servant de maison au(x) personnage(s), la scène est devenue l’interface verticale du spectacle et du paysage : comme on le devine d’après l’image du chantier permanent sur la colline de Néapolis où se profile l’appareillage du “proskènion”, c’est-à-dire le socle de la scène, son mur suspendu entre ciel et terre va parachever l’acoustique des gradins en protégeant la voix dans la conque du spectacle, juste au-dessus de la dansante cavité orchestrale et de l’autel toujours fumant de Dionysos Bacchus ! Car ici l’enfant terrible des dieux se trouve chez lui, parmi ses adorateurs, c’est-à-dire au milieu du peuple en fête, entier, invité lui aussi à célébrer l’honneur citoyen et la liberté comique d’Aristophane, à côté des nobles tragédies signées par Eschyle, Sophocle, Euripide…

Le théâtre grec a donc pour écrin la matière humaine et naturelle, mais pour seul foyer de lumière ou de décor l’air qui souffle à Delphes, Athènes ou bien en Sicile ; car il reste à ciel ouvert, parcouru en temps réel, jusque dans les vers des tétralogies, par les rayons, par les brises et les bruits de la ville ou de la mer. Faites-en l’expérience : les notations de couleur et d’éclairage qui jalonnent ces pièces prestigieuses épousent l’atmosphère saisonnière et l’heure de la journée pour lesquelles elles furent composées, à l’occasion des concours dionysiaques annuels.

En traduisant nous-mêmes Eschyle qui fit vibrer le même théâtre de Syracuse, écoutons avec l’émerveillement de Jacqueline de Romilly “Prométhée enchaîné”, sur un rythme quasi moderne, tenter de nous délivrer avec lui, spécialement du rocher sur lequel le jaloux Zeus Jupiter l’a rivé :

“Toi divin ciel radieux, et vous souffles aux ailes rapides,

et vous sources de fleuves, et vous des vagues

l’innombrable sourire, et toi terre, de tous la mère !

Même l’orbite extralucide du soleil,

je l’appelle : voyez la qualité des maux que les dieux m’imposent de souffrir, à moi l’un des dieux !”

A la suite de ce premier dieu crucifié, au lieu de multiplier les scènes de colère et de violence, ensemble construisons, avec souplesse et tendresse, l’humaine scène européenne : pour faire… une scène révolutionnaire, soyons-en les acteurs véridiques et bénéfiques, tour à tour lucides joueurs et créateurs intrépides, non pas comme des “hypokritai”, c’est-à-dire des comédiens trompeurs, mais comme des “artisans de paix”.

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Car nous sommes responsables autant de la parole, étymologiquement ce jet lancé pour rendre compte de la réalité, que du dialogue, ce partage de la raison qui mène l’aventure démocratique à la justice belle, à l’accord socratique et dynamique. La politique n’est-elle pas “le soin de l’âme” d’après Platon ?

 

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