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Europe avant l’Europe s’est confrontée, entre charmes et choix, confusions et constructions, à des obstacles devenus porteurs, à des torpeurs dissipant les vapeurs, puis à des sommeils changés en moteurs. Nous avons beau lui crier “Europe, réveille-toi !” sur le ton triste des fascistes ou des jeux d’autant plus cruels qu’ils sont virtuels : il est temps que son berceau se transforme en nos bateaux, son vaste rivage en nos équipages et même ses récifs en nos souples esquifs. Mais, pour que notre aventure avance au large et perdure, il faut du travail, un bon gouvernail, puis une vue plus nette que celle des lunettes : afin de garder le cap de la paix, qui paraît toujours loin et pourtant près.

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L’Europe après l’Europe sans cesse avance vers les accomplissements à venir, vers l’avènement de notre liberté solidaire, entre les deuils et d’autres seuils, entre fête et tempêtes, entre inconfort et futurs ports. A travers des pages claires et concrètes, enthousiastes et documentées, Philippe Herzog invite son armada (page 35) désuète et désemparée au salutaire sursaut de conscience (p. 36) qui lui fera découvrir son cap invisible (p. 40) par et pour une nouvelle culture politique du long terme (p. 42), donc pour l’émergence d’un dèmos (page 55) en mal de construction. Sa naissance et son expression passent nécessairement par l’esprit d’un contrat social (page 117). Comme le montre ici L’Enlèvement d’Europe de Félix Vallotton, la crête des vagues montre plus que la Crète où les amours plastiques de ces deux partenaires mythiques allaient réellement donner le jour à la première civilisation d’Europe. Car ce rapt reflète la percée des techniques d’Orient vers l’Occident : elles sont nées comme Europe en Phénicie et, comme la sienne, leur trajectoire fut aussi spectaculaire que révolutionnaire. On pense évidemment d’abord, et dans la continuité des images qui jalonnent ce livre, à la navigation hauturière mise au point sur le littoral syro-libanais. De plus, le logo des éditions du Manuscrit stylise ci-dessus l’une des branches exploitées par le génie phénicien pour faire jaillir l’étincelle qui produisit le moyen de contact le plus fiable entre les hommes, entre les peuples : opérée par les Phéniciens, la greffe de ce cunéiforme sumérien sur les hiéroglyphes égyptiens fit, dès le deuxième millénaire avant notre ère, bourgeonner et fructifier l’alphabet, donc les échanges tant culturels que commerciaux.

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A la fin de son ouvrage, Philippe Herzog évoque le film réalisé par le Portugais Manoel de Oliveira en 2003, Un film parlé : au cours de la croisière méditerranéenne où une mère fait découvrir à sa fille les cultures tissant notre histoire ainsi que des langages capables d’entrer et de faire entrer en transparente communication, dans un accès de lâcheté panique soudain la jeunesse meurt, l’Europe explose. Après l’alinéa, l’auteur poursuit et conclut : C’est un avertissement, à garder à l’esprit dans notre navigation. Européens, réveillez-vous ! (p. 190) Mais nous pourrions nous tourner vers une figure aussi tutélaire qu’imaginaire : car elle nous appelle par le nom même qu’elle porte, elle qui vint du Levant pour relever le Couchant, elle dont la dénomination changea de sens au terme de sa traversée et qui de Crépuscule devint Large-Vue : EurOpe, réveille-nous !

2 Replies to “Europe, réveille-nous !

  1. Superbe.Depuis qu’Europe me parle ainsi, je ne fais pas de sieste et m’endors avec elle pour la voir encore sublimée. Comme une destinée heureusement fatale..

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