20553766
Christophe Honoré en tournage, fr.web.img5.acsta.net .

EUR-OPE, ce n’est pas du cinéma ; c’est plus que cela, c’est bien au delà : mouvement mnémique autant que technique et projets pour la paix. Son sourire vous attire hors-du-flou vers le doux, hors du sauvage vers le partage et hors du bestial vers le convivial. La caméra de Christophe Honoré la dépoussière pour bien l’honorer.

419MZBN1RXL._SY300_
ecx.images-amazon.com

 

Chez Ovide, l’eau pleine de cadeaux avec fougue charrie parmi la mort la vie. A quelle profondeur surgit l’essor chanteur ? Pour la métamorphose ultime, quel auteur ? En laissant la misère se muer en mystère, le vieil adulé de Rome devient l’exilé de Tomes ; déjà, la princesse d’un littoral lointain tendit en entier pieds, jambes, bras, torse, mains, pour ouvrir largement des voies et que ses futurs amis voient. Seul le cinématographe pouvait écrire en moments fluides, en traits de rythmes, de mélodies et d’images, le secret enlèvement impétueux qui changea l’emportement tempétueux des rivages en un souple équipage : dès lors, la magie de la création, tandis que nos racines songent et qu’Europe en athlète plonge, transfigure la moindre aberration.

Ils ne vont pas bien ensemble et dans le même séjour ne s’attardent pas, la majesté et l’amour ; ayant laissé le poids de son sceptre, ce grand roi et grand maître des dieux, dont la droite d’un trident enflammé se trouve armée, qui d’un signe secoue le cercle du monde, endosse l’aspect d’un taureau. […] Et tantôt il se met à jouer, il saute dans l’herbe verdoyante, tantôt il laisse tomber son flanc de neige dans les sables dorés. Et peu à peu, toute crainte dissipée, il présente tour à tour un poitrail à flatter d’une main virginale et des cornes à charger de couronnes toutes fraîches. Elle a même osé, la vierge royale, sans savoir de qui elle allait presser le corps, s’installer sur la croupe du taureau – quand soudain le dieu, quittant insensiblement la terre et le rivage ferme, pose pour la première fois les empreintes peu fiables de ses jambes sur les vagues, d’où il s’élance plus loin en portant à travers les plaines liquides de la mer intérieure son trophée. La peur s’empare d’elle : ravie, vers le rivage qu’elle a quitté, elle retourne ses regards ; elle tient de sa main droite une corne et l’autre main s’est appuyée sur l’échine, tandis que frissonnent ses vêtements qui sous le souffle ondulent. (Ovide, Métamorphoses, II, traduction proposée par Théâme.)

L’audacieuse innovation de Christophe Honoré consiste à nouer non des strophes, mais des transformations et des apparitions que la jeune Europe de tous ses yeux écoute, qu’elle regarde se répercuter de toutes ses oreilles : devant elle, les mots sonnent profonds et beaux.

les-métamorphoses-affiche
toutelaculture.com

Elle entre au “Carrefour” d’Io qui fuit, qui halète, devenue vache autour de laquelle volette un taon, non loin des paons, de la flûte de Pan…

Elle vint même jusqu’aux rives où

d’habitude elle jouait souvent  – aux rives

d’Inachus ; là, quand elle aperçut dans une

vague ses cornes toutes fraîches, elle

s’effraya et devant son image, hors d’elle,

elle recula. Les Naïades ignoraient, Inachus

également ignorait lui-même, qui elle était;

A la place des paroles, les signes que

son pied traça dans le sable achevèrent

l’affreuse révélation de sa métamorphose.

[…]

“Pauvre de moi !”, s’écria son père Inachus

et, en se pendant aux cornes et à l’encolure

de la gémissante génisse blanche, il répéta :

“Pauvre de moi !… Est-ce bien toi, ma fille, toi

que j’ai cherchée à travers l’univers ? Tant

que je ne t’avais trouvée, tu m’étais un deuil

plus léger que maintenant que je t’ai retrouvée.’’

(OVIDE, Métamorphoses, I ; Théâme a choisi de traduire encore ce passage  en prose, mais cette fois vers par vers.)

Est-ce donc le regard d’Europe qui relie, qui humanise, dieux et danses de la vie ?

images
Deux Narcisse en un, weblettres.net .

Telle est en tout cas l’option d’Honoré qui lui fait tranquillement rencontrer, au long de la terre méridionale qui pourrait être septentrionale, après Jupiter plus beau qu’un camion, Bacchus, Orphée, et leurs révélations. Mais toujours son frère la recherche, il erre…

« Une vache vers toi, dit Phébus, accourra dans les champs du soleil,

Une bête qui n’endura aucun joug et qui resta épargnée de l’araire recourbée ;

En la suivant comme guide, emprunte vivement tes voies et, à l’endroit où dans l’herbe elle aura trouvé son repos,

Fais en sorte de fonder une citadelle et appelle-la pour la suite des temps Béotienne. »

(OVIDE, Métamorphoses, III, traduction vers par vers proposée par Théâme.)

L’autoroute n’est pas ici fil directeur ; les cerfs qui la suivent ont d’autres vecteurs : “Je te kidnappe, dit Jupiter. – Je me sauve, rétorque Europe”. Ni les fauves, ni les horreurs, ni la terreur devant la mort ne se montrent contre elle, dans son cœur, assez forts pour qu’elle renonce alors qu’elle fonce : “C’est toi qui vois. – [Donc] apprends-moi.” Lorsque les vieillards lui tendent leurs branches enlacées, elle appelle Jupiter et se penche : “C’est une île grecque qui t’attend là ; car la Grèce est notre mère : va !” Bacchus alors devient spectacle, et toute salle tabernacle, où l’on peut à qui vous cherche “parler sans être vu“… D’ailleurs, Orphée le dit : “Les bouches sont des portes” ; ainsi, “l’âme enfermée” tout à coup vous escorte !

metamorphoses-christophe-honore
atticawebzine.com

Dans les actualités diffusées par ARTE, Europe apparaissait comme “la désirée”, comme “la Grecque” en marche et toujours admirée, tandis que, pour le réalisateur, capable de changer en vraisemblance une matière aux complexions immenses, il fallait au personnage, à l’acteur,  coûte que coûte “rafraîchir la mémoire d’Europe” et sortir enfin de la nuit noire.

P1060059
Strasbourg, clinique Ste-Odile, cliché Théâme.

Le jour où précisément sortait ce film en notre rentrée, de fait des cristallins perdaient leur taie et des chaussées se réparaient.

P1060074
Service de voirie de Strasbourg, capitale européenne, cliché Théâme.

Le tissu décousu des Métamorphoses reprend fait et cause non pour l’encens, mais pour le sens, par la beauté plastique, quasi chorégraphique, des ramures du bois au ramage qui voit. D’ailleurs, dans cette œuvre cinématographique fidèle au fond comme à la forme des fresques poétiques, dépassons la bande-annonce qui trahit ; accédons à l’énonciation qui jaillit : Europe n’est pas une vieille lune sans vraie vitalité ni grâce aucune, mais un jeune soleil qui travaille à l’éveil depuis les limbes de rêve et les rivières de sève où puise notre civilisation pour que la révélation soit l’action.

422670.jpg-c_640_360_x-f_jpg-q_x-xxyxx
Une image des “Métamorphoses d’Ovide” par Ch. Honoré, fr.web.img5.acsta.net .

Ainsi s’ouvrent toutes les pages au rythme d’Europe qui nage vers l’inconnu sur l’éclair nu.

Tu vois d’un côté qu’arrivées à leur terme à la lumière tendent les nuits

Et d’un autre côté que la splendeur dont nous éclaire l’éclat succède à la noirceur de la nuit.

(OVIDE, Métamorphoses, XV, dans la traduction proposée par Théâme.)

Rémanences ou présence, Europe est là, mieux qu’une pépite aux doigts d’Héraclite, dans son éclat. En tant que rebelle, demeurant tout près de nous, de la paix, Europe est réelle. Mais il nous faut oser pour métamorphoser, tel le livre qui part loin, qui prend soin et délivre :

Va, mon livre, et par mes mots salue les contrées que j’aime ! (OVIDE, début des Tristes.)

L. TCHERINA Europe à coeur, cliché C. Hiebel.
Strasbourg, “Europe à Coeur” de L. TCHERINA au Parlement Européen, cliché C. H. et Théâme.

 

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *